Ode à un coteau de Savoie

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

Espiègle soleil, tu ris Sur la sourcière prairie, Où trois, quatre sources jettent Leur eau tintante et replète, Qui gonfle, et vient humecter L’herbeux tapis de l’été ! — Les petits arbres fruitiers Sont posés tout de travers Sur ce coteau lisse et vert ! Un neuf et frêle poirier, Par ses feuilles sans repos, Pépie autant qu’un oiseau : Il frémit, babille, opine, Sous la brise la plus fine. Quand, le soir, la lune nette Le peinture d’argent clair, Il fait, dans le calme éther, Un bruit frais de castagnettes ! J’entends ce bruit d’arbre et d’eau Qui s’obstine et se dépense Comme si le monde immense Et les vents qui montent haut Recherchaient la confidence De l’humble et faible coteau ! — Ô petite bosse verte Que le soleil illumine, Renflement des prés inertes, Frère cadet des collines, Coteau dont nul ne saurait Le vif et pimpant secret. Si mon œil, en qui tout chante. N’avait posé sa folie, Sa foi, sa mélancolie. Sur ta mollesse penchante. J’aime tes airs sérieux ! — Petit fragment sous les cieux De l’univers qui tourmente, Toi, fier des sources ailées. De tes hautes roses menthes Dont les tiges sont mêlées À l’absinthe crêpelée. Toi, laborieux autant Qu’un moulin qui, tout le temps, Fait mouvoir sa forte roue, Toi qui travailles et joues, Ne devrais-je pas aussi Plier parfois mon souci À des tâches coutumières ? Mais, cher coteau, je ne puis ! Il faut à mon âme fière Tout l’univers pour appui ! Non, je ne suis pas modeste, Je n’ai pas d’humble devoir, Tous mes rêves, tous mes gestes Ont les matins et les soirs Pour témoins sûrs et célestes ! — Que veux-tu, j’ai, tout enfant. Dans le soleil et le vent, Gravi un secret chemin, Où ne passe nul humain ; Un chemin où nul ne passe. Car il n’a, en plein espace. Ni bornes, ni garde-fou, Ni discernable milieu. Ceux qui franchissent ces lieux Rendent les humains jaloux ! L’on subit grande torture Sur ces sommets de Nature ! Plus jamais l’on n’est pareil À ce qui vit sur la terre. Mais on est un solitaire À qui parle le soleil ! Jamais plus l’on ne ressemble À tous ceux qui vont ensemble Travaillant, riant, dormant ; On rêve du firmament, Même aux bras de son amant. Jamais plus l’on n’est joyeux. Mais l’on est ivre ! Parfois On est un martyr en croix, D’où coulent des pleurs de sang, Et l’on n’a plus d’envieux… Mais on est un cœur puissant, Et l’on appartient aux dieux !