Le chapelet musulman

Renée de Brimont

Mirages — 1919

Chapelet musulman fait de graines diverses qui sentent l’Arabie, et l’Égypte, et la Perse, tel ces serpents du Nil insidieux et froids glissez, ô chapelet, glissez entre mes doigts. Graine à graine, évoquez les choses une à une parmi de vains reflets d’aube ou de clair de lune : évoquez la chaleur et la sérénité du magique désert où s’attarde l’été ; évoquez des soirs bleus et des nuits transparentes, et l’éphémère halte à l’abri d’une tente ; des fleuves limoneux, des fleuves charriant le trône d’Osiris, vieux prince d’Orient ; au seuil d’une oasis, évoquez des mirages, et les villages blancs jonchant le bord des plages ; évoquez des palmiers bercés à l’unisson, et des vasques de stuc où nagent des poissons ; des harems paresseux clos sur des prisonnières, et l’humble marabout qu’embaument nos prières ; l’appel d’un minaret au minaret voisin, et la terrasse étroite où mûrit le raisin ; évoquez la fontaine inquiète ou profonde, des roses, des parfums, des mandarines rondes ; la longue caravane errant à l’horizon, et la moucharabieh de la blanche maison ; l’aigre cri des marchands dans la lumière intense ; le café du bazar et la femme qui danse ; les yeux cernés de khôl des visages voilés, et les turbans nombreux autour des narghilés ; et l’obsédant écho d’un tam-tam qui bourdonne, triste, voluptueux, bizarre, monotone… Tel ces serpents du Nil insidieux et froids glissez, ô chapelet, glissez entre mes doigts !