Le Manteau

Henri de Régnier

1914-1916 — 1918

Que tu sois de marbre ou de pierre, Que tu sois de bronze ou d’airain, Victoire, que ton aile altière Batte l’air terrestre ou marin, Que tu rattaches ta sandale Dans le paros du Parthénon Ou que ta stature navale Se dresse au soc de l’éperon, Que le ciel bleu de Samothrace Ait vu ton beau vol palpitant Se poser sur la nef qui trace Un sillage d’écume en sang, Ou, sur la terre d’Olympie Pour Paeonios, le sculpteur, Que ton juste regard épie Dans l’arène le char vainqueur, Victoire, que tu commémores Des batailles ou bien des jeux Et quels que soient tes noms sonores, Magnifiques ou glorieux, Que l’on t’appelle Salamine, Que l’on te nomme Marathon, Que ton brusque essor s’illumine Des foudres de Napoléon Ou qu’au laurier qui te couronne Se mêle le reflet vermeil Du lys doré dont se fleuronne Le lourd sceptre du Roi-Soleil, Victoire, déesse immortelle, De qui tous les Dieux sont jaloux, Tu m’apparais encor plus belle Lorsque tu te montres à nous Avec l’héroïque visage Où, graves, nous reconnaissons La fraternelle et sainte image Des morts d’hier que nous pleurons Et qui, des trois couleurs de France, Ô Victoire, ont tissé pour toi Avec leur sang et leur souffrance, Avec leur espoir et leur foi, Ce manteau que ta chair meurtrie Croise sur ton flanc déchiré Et dont, à genoux, la Patrie Embrasse le lambeau sacré !