Le nom

René-François Sully Prudhomme

Les vaines tendresses — 1875

Chacun donne à celle qu'il aime Les plus beaux noms et les plus doux ; Pour moi, c'est ton nom de baptême Que je préfère encore à tous. Simple et tendre à dire, il me semble Pour te désigner le seul bon, Et toutes les douceurs ensemble, Je te les murmure en ce nom. La mélodie en est divine ; Tu sais le contre-coup soudain Qu'on sent au creux de la poitrine Quand la main rencontre la main ; Hé bien ! Je sens, quand il résonne Au milieu d'un monde étranger, Comme au toucher de ta personne, Cet étouffement passager. Toute autre femme qui le signe L'usurpe à mes yeux, et pourtant, Si peu qu'elle m'en semble digne, Elle m'attire en le portant ; Pour moi ton image s'y lie Et prête son reflet trompeur À ton homonyme embellie ; Je crois l'aimer, mais sois sans peur : Je ne pourrais t'être infidèle Avec des femmes de ce nom, Car ta grâce en mon cœur s'y mêle, Grâce inséparable d'un son ; Et quel autre nom de maîtresse Effacerait ce mot vivant Dont la musique enchanteresse Me fait redevenir enfant ? Comme les passereaux accourent À l'appel câlin du charmeur, À ce nom bien-aimé m'entourent Mes premiers rêves de bonheur ; Et dans l'âge où l'amour se sèvre, En deuil des printemps révolus, J'aurai sa caresse à la lèvre Quand les baisers n'y seront plus.