Le Testament, huitains XLVII à LIV

François Villon

Le Testament

Ceste leçon icy leur baille La belle et bonne de jadis ; Bien dit ou mal, vaille que vaille, Enregistrer j’ay faict ces ditz Par mon clerc Fremin l’estourdys, Aussi rassis que je pense estre… S’il me desment, je le mauldys : Selon le clerc est deu le maistre. Si aperçoy le grand danger Là où l’homme amoureux se boute… Hé ! qui me vouldroit laidanger De ce mot, en disant : « Escoute ! Se d’aymer t’estrange et reboute Le barat de celles nommées, Tu fais une bien folle doubte, Car ce sont femmes diffamées. « S’ils n’ayment fors que pour l’argent, On ne les ayme que pour l’heure. Rondement ayment toute gent, Et rient lors quant bourse pleure. De celles n’est qui ne recoeuvre ; Mais en femmes d’honneur et nom Franc homme, se Dieu me sequeure, Se doit employer ; ailleurs, non. » Je prens qu’aucun dye cecy, Si ne me contente-il en rien. En effect, je concludz ainsy, Et sy le cuyde entendre bien, Qu’on doit aymer en lieu de bien. Asçavoir-mon se ces fillettes, Qu’en parolles toute jour tien, Ne furent pas femmes honnestes ? Honnestes, si furent vrayement, Sans avoir reproches ne blasmes. S’il est vray que, au commencement, Une chascune de ces femmes Lors prindrent, ains qu’eussent diffames, L’une ung clerc, ung lay, l’autre ung moine, Pour estaindre d’amours les flammes, Plus chauldes que feu Sainct-Antoine. Or firent selon le decret Leurs amys, et bien y appert ; Elles aymoient en lieu secret, Car autre qu’eulx n’y avoit part. Toutesfois, ceste amour se part : Car celle qui n’en avoit qu’un D’icelluy s’eslongne et despart, Et ayme myeulx aymer chascun. Qui les meut à ce ? J’imagine, Sans l’honneur des dames blasmer Que c’est nature feminine, Qui tout vivement veult aymer. Autre chose n’y sçay rymer ; Fors qu’on dit, à Reims et à Troys, Voire à l’Isle et à Sainct-Omer, Que six ouvriers font plus que troys. Or ont les folz amans le bond, Et les dames prins la vollée ; C’est le droit loyer qu’amours ont ; Toute foy y est violée, Quelque doulx baiser n’acollée. De chiens, d’oyseaulx, d’armes, d’amours, Chascun le dit à la vollée : « Pour ung plaisir mille doulours. »