Le Matin. (Premier prix. Académie de Savoie)

Amélie Gex

Poésies — 1879

Voici l’heure où l’aube pâle, Assise en son char d’opale, Souriant Aux zéphirs de son escorte, Vient du ciel ouvrir la porte D’Orient. La nuit, repliant ses voiles Ainsi qu’on roule les toiles D’un décor, À l’horizon se dérobe, Mais derrière elle sa robe Traîne encor. Les astres lointains pâlissent… Les amoureux, lestes, glissent Des balcons, Et, comme de blanches plumes, Vers les monts volent les brumes En flocons. Une lueur indécise Tremble sur la crête grise Des rochers ; Au loin, brillantes flammèches, Surgissent les hautes flèches Des clochers. Le jour naît, grandit, s’augmente ; L’aube pudique et charmante Va poser, En s’éloignant fugitive, Sur les bois et sur la rive, Un baiser. L’eau s’irise et le bois pleure Quand ce baiser les effleure, Caressant… Puis Zéphir vient et recueille Chaque larme de la feuille, En passant… Ainsi qu’un roi dans sa gloire, Tout vêtu d’or et de moire, Le Soleil, Sur le front du glacier blême, Vient mettre son diadème De vermeil. La Terre, sa bien-aimée, Par son rayon ranimée, Rougissant Sous sa gaze vaporeuse, Pousse un soupir d’amoureuse, Ravissant ! Comme au maître l’humble esclave Sait offrir un don suave De parfums, Ainsi montent, douce halein Mille senteurs de la plaine, Des bois bruns. C’est l’heure sainte et féconde Où Dieu verse sur le monde Ses trésors : Flots de vie et flots de séve, Torrents qui coulent sans trêve, À pleins bords. Tout est joie, espoir, ivresse !… La brise est une caresse, L’air sourit, Un chaud rayon d’or se pose Sur chaque bouton de rose, Qui fleurit… Sur la colline penchante, — Ecoutez ! — c’est Mai qui chante Son refrain ; Des oiseaux la causerie Se mêle à la sonnerie De l’airain. Au temple et sur la bruyère, Cri d’oiseau, sainte prière, Tour à tour, Voix joyeuse et voix bénie À Dieu portent l’harmonie Et l’amour ! Sur le brin d’herbe posée, La mouche boit la rosée ; Le lézard, En corselet d’émeraude, Sur le vieux mur, veille ou rôde Au hasard. Dans les sentiers, la fleurette, Rajustant sa collerette, Dit « Bonjour ! » À la diligente abeille, Au papillon qui s’éveille Roi d’un jour ! Telle une ruche bourdonne, Ainsi, déjà, tout résonne. Au hameau : Le marteau frappe l’enclume, Et dans l’auberge, on allume Le fourneau. Les coqs, clairons du village, Des poules du voisinage Font l’appel ; Toute la gent emplumée Court, crie ou vole affamée Au rappel. L’âne, de sa voix bourrue, Parle au bœuf, et la charrue, Dans la cour, Par les vieux chevaux traînée, Va commencer sa journée De labour. Au pauvre, quoiqu’il en coûte, Il faut reprendre la route Du canton ; Mais, plus dispos, il s’avance, Faisant frapper en cadence Son bâton, Pendant que sur la colline Un prêtre, en priant, chemine Doux pasteur Montrant à Dieu la prairie Qui chante, verte et fleurie, Son auteur !