Ballade LIV

Charles d’Orléans

Poème de la prison

Pour Dieu, gardez bien Souvenir Enclos dedans votre pensée, Ne le laissiez dehors yssir, Belle tresloyaument aimée. Faites que chacune journée Vous ramentoive bien souvent La manière quoi et comment, Jà pieçà, me feistes promesse, Quant vous retins premièrement Ma Dame, ma seule maîtresse. Vous savez que, par Franc Désir Et Loyal Amour conseillée. Me deistes que, sans departir, De m’amer estiés fermée, Tant comme j’auroye durée. Je metz en votre jugement Se ma bouche dit vrai ou ment. Si tiens que parler de princesse Vient du cueur, sans decevement. Ma Dame, ma seule maîtresse. Non pour tant, me fault vous ouvrir La doubte qu’en moi est entrée. C’est que j’ai paour, sans vous mentir, Que ne m’ayez, tresbelle née, Mis en oubli ; car mainte année Suis loingtain de vous longuement, Et n’oy de vous aucunement Nouvelle pour avoir liesse ; Pourquoi vis doloreusement, Ma Dame, ma seule maîtresse. Nul remède ne sais querir Dont ma doleur soit al egée, Fors que souvent vous requerir Que la foi que m’avez donnée Soit par vous loyaument gardée. Car vous cognoissiez clerement Que, par votre commandement, Ai despendu de ma jeunesse. Pour vous attendre seulement, Ma Dame, ma seule maîtresse. Plus ne vous convient esclarsir La chose que vous ai comptée ; Vous la congnoissiez, sans faillir ; Pource, soyez bien advisée Que je ne vous treuve muée. Car, s’en vous treuve changement, Je requerray tout haultement, Devant l’amoureuse Déesse, Que j’aie de vous vengement. Ma Dame, ma seule maîtresse. Se je puis véoir seurement Que m’amés toujours loyaument. Content suis de passer destresse En vous servant joyeusement. Ma Dame, ma seule maîtresse.