L'Aurore
Blanche Sari-Flégier
Brumes et Rayons — 1897
Déjà vers l'horizon, un doux reflet d'opale
Annonce le retour de l'aube matinale;
Toute blanche, elle vient d'un air mystérieux,
Et regarde bondir sur la plaine liquide
Les coursiers aux crins noirs, dont l'allure rapide
A bientôt emporté la nuit au fond des cieux.
Alors, en souriant, l'aube appelle l'aurore.
Mais au bras de Tithon elle s'attarde encore
La fille de la Terre et s'énivre d'amour.
Elle quitte pourtant la couche parfumée
De narcisses, de lys, de roses d'Idumée,
Et, voilant son sein nu, sort annoncer le jour.
L'Orient avec joie entr'ouve devant elle
Ses portes de vermeil ; le Zéphyr de son aile,
Chasse la brume épaisse et précède ses pas ;
Et, pour la voir passer, des profondeurs humides
Viennent les bruns Tritons, les blondes Néréides,
Qui suivent la déesse en prenant leurs ébats.
Et tout dans la nature à la fois s'émerveille :
L'air vient la caresser, et la fleur qui s'éveille
Entr'ouvre avec langueur son pur calice d'or.
Le vieux mont la salue et la plaine se pare ;
Les arbres, les buissons, les champs, tout se prépare;
Devant elle, chacun étale son trésor.
Elle sent le gazon frémir sous son pied rose,
Et, de sa blanche main, ouvrant la fleur mi-close,
Elle va, recueillant tous les pleurs de la nuit,
Qui scintillent, cachés dans la fraîche corolle...
Soudain, vers l'Océan, légère elle s'envole...
Elle plonge, et les flots se referment sans bruit.
Et pendant que le jour illumine le monde,
Heureuse, elle descend dans la grotte profonde
Dont son coeur amoureux connaît bien le chemin.
Et Tithon, son vainqueur, recueille sur sa bouche
La rosée éclatante ; et tous deux, sur la couche,
Rêvent loin des mortels, jusques au lendemain.