Rubens

Émile Verhaeren

Les Héros — 1908

Rubens Ton art énorme est tel qu’un débordant jardin — Feuillages d’or, buissons en sang, taillis de flamme — D’où surgissent, d’entre les fleurs rouges, tes femmes Tendant leur corps massif vers les désirs soudains Et s’exaltant et se mêlant, larges et blondes, Au cortège des Ægipans et des Sylvains Et du compact Silène enflé d’ombre et de vin Dont les pas inégaux battent le sol du monde. Ô leurs bouquets de chair, leurs guirlandes de bras, Leurs flancs fermes et clairs comme de grands fruits lisses Et le pavois bombé des ventres et des cuisses Et l’or torrentiel des crins sur leurs dos gras ! Que tu peignes les amazones des légendes Ou les reines ou les saintes des paradis, Toutes ont pris leur part de volupté, jadis, Dans la balourde et formidable sarabande. Le rut universel que la terre dardait Du fond de ses forêts au vent du soir pâmées À ses tisons rôdeurs les avait allumées En ses taillis profonds ou ses antres secrets. Et tes bourreaux et tes martyrs et ton Dieu même Semblent fleuris de sang, et leurs muscles tordus Sont des grappes de force à leurs gibets pendus Sous un ouragan fou de pleurs et de blasphèmes. Si bien que grossissant la vie, et l’ameutant Du grand tumulte clair des couleurs et des lignes, Tu fais ce que jamais tes émules insignes N’avaient osé faire ou rêver, avant ton temps. Oh ! le dompteur de joie épaisse, ardente et saine, Oh ! l’ivrogne géant du colossal festin Où circulaient les coupes d’or du vieux destin Serrant en leurs parois toute l’ivresse humaine. Ta bouche sensuelle et gourmande, d’un trait, Avec un cri profond les a toutes vidées, Et les œuvres naissaient du flux montant d’idées Que ces vins éternels vers ton cerveau jetaient. II Tu es celui — le tard venu — parmi les maîtres Qui d’une prompte main, mais d’un fervent regard, D’abord demande à tous une fleur de leur art Pour qu’en ton œuvre à toi tout l’art puisse apparaître. Mais si tu prends, c’est pour donner plus largement : Aux horizons pleins de roses que tu dévastes, Lorsque tu t’es conquis enfin, ton geste vaste Soudain, au lieu de fleurs, allume un firmament. Les rois aiment ton goût de richesse ordonnée. Tu l’imposes puissant, replet, fouillé, profond Et Versailles le tord encor en ses plafonds Où sont peintes, lauriers au front, les Destinées. Il déborde, il perdure excessif et charmant ; Il s’installe, parmi les bois et les terrasses, Et les femmes de joie élégantes et grasses En instruisent Watteau, au bras de leurs amants. Et te voici parti vers les Londres funèbres. En des palais obscurs dont a peur le soleil, Pour y fixer cet art triomphal et vermeil Comme une vigne d’or sur des murs de ténèbres. Et quand tu t’en reviens vers ta vieille cité, Le front déjà marqué par le destin suprême. Nul ne peut plus douter que tu ne sois toi-même L’infaillible ouvrier de ton éternité. III Alors la gloire entière est ton bien et ta proie, Tu la domptes, tu la lèches et tu la mords ; Jamais un tel amour n’a angoissé la mort Ni tant de violence enfanté de la joie. Tu rentres comme un roi en ta large maison, Toute la Flandre est tienne, ainsi qu’est tien le monde ; Tu lui prends pour l’aimer sa fille la plus blonde Dont le nom est doré comme un flot de moisson. Tu ressuscites tout : l’Empyrée et l’Abîme ; Et les anges, pareils à des thyrses d’éclairs ; Et les monstres aigus, rongeant des blocs de fer ; Et tout au loin, là-bas, les Golgothas sublimes ; Et l’Olympe et les Dieux, et la Vierge et les Saints ; L’Idylle ou la bataille atroce et pantelante ; Les eaux, le sol, les monts, les forêts violentes Et la force tordue en chaque espoir humain. Ton grand rêve exalté est comme un incendie Où tes mains saisiraient des torches pour pinceaux Et capteraient la vie immense en des réseaux De feux enveloppants et de flammes brandies. Que t’importe qu’aux horizons fous et hagards, Tel autre nom, jadis fameux et clair, s’efface, Pour toi, c’est à jamais que le temps et l’espace Retentissent des bonds dont les troua ton art. Conservateur fougueux de ta force première, Rien ne te fut ruine, ou chute, ou désavœu ; Toujours tu es resté trop sûrement un Dieu Pour que la mort, un jour, éteigne ta lumière. Et tu dors à Saint Jacque, au bruit des lourds bourdons ; Et sur ta dalle unie ainsi qu’une palette, Un vitrail criblé d’or et de soleil, projette Encor des tons pareils à de rouges brandons.