La fiancée du timbalier

Victor Hugo

Odes et Ballades — 1826

« Monseigneur le duc de Bretagne A, pour les combats meurtriers, Convoqué de Nante à Mortagne, Dans la plaine et sur la montagne, L’arrière-ban de ses guerriers. « Ce sont des barons dont les armes Ornent des forts ceints d’un fossé ; Des preux vieillis dans les alarmes, Des écuyers, des hommes d’armes ; L’un d’entre eux est mon fiancé. « Il est parti pour l’Aquitaine Comme timbalier, et pourtant On le prend pour un capitaine, Rien qu’à voir sa mine hautaine, Et son pourpoint, d’or éclatant ! « Depuis ce jour, l’effroi m’agite. J’ai dit, joignant son sort au mien : — Ma patronne, sainte Brigitte, Pour que jamais il ne le quitte, Surveillez son ange gardien ! — « J’ai dit à notre abbé : Messire, Priez bien pour tous nos soldats ! Et, comme on sait qu’il le désire, J’ai brûlé trois cierges de cire Sur la châsse de saint Gildas. « À Notre-Dame de Lorette J’ai promis, dans mon noir chagrin, D’attacher sur ma gorgerette, Fermée à la vue indiscrète, Les coquilles du pèlerin. « Il n’a pu, par d’amoureux gages, Absent, consoler mes foyers ; Pour porter les tendres messages, La vassale n’a point de pages, Le vassal n’a pas d’écuyers. « Il doit aujourd’hui de la guerre Revenir avec monseigneur ; Ce n’est plus un amant vulgaire ; Je lève un front baissé naguère. Et mon orgueil est du bonheur ! « Le duc triomphant nous rapporte Son drapeau dans les camps froissé ; Venez tous sous la vieille porte Voir passer la brillante escorte, Et le prince, et mon fiancé ! « Venez voir pour ce jour de fête Son cheval caparaçonné, Qui sous son poids hennit, s’arrête, Et marche en secouant la tête, De plumes rouges couronné ! « Mes sœurs, à vous parer si lentes, Venez voir près de mon vainqueur Ces timbales étincelantes Qui sous sa main toujours tremblantes, Sonnent, et font bondir le cœur ! « Venez surtout le voir lui-même Sous le manteau que j’ai brodé. Qu’il sera beau ! c’est lui que j’aime ! Il porte comme un diadème Son casque, de crins inondé ! « L’Égyptienne sacrilège, M’attirant derrière un pilier, M’a dit hier (Dieu nous protège !) Qu’à la fanfare du cortège Il manquerait un timbalier. « Mais j’ai tant prié, que j’espère ! Quoique, me montrant de la main Un sépulcre, son noir repaire, La vieille aux regards de vipère M’ait dit : — Je t’attends là demain ! « Volons ! plus de noires pensées ! Ce sont les tambours que j’entends. Voici les dames entassées, Les tentes de pourpre dressées, Les fleurs, et les drapeaux flottants. « Sur deux rangs le cortège ondoie : D’abord, les piquiers aux pas lourds ; Puis, sous l’étendard qu’on déploie, Les barons, en robe de soie, Avec leurs toques de velours. « Voici les chasubles des prêtres ; Les hérauts sur un blanc coursier. Tous, en souvenir des ancêtres, Portent l’écusson de leurs maîtres, Peint sur leur corselet d’acier. « Admirez l’armure persane Des templiers, craints de l’enfer ; Et, sous la longue pertuisane, Les archers venus de Lausanne, Vêtus de buffle, armés de fer. « Le duc n’est pas loin : ses bannières Flottent parmi les chevaliers ; Quelques enseignes prisonnières, Honteuses, passent les dernières… Mes sœurs ! voici les timbaliers !… » Elle dit, et sa vue errante Plonge, hélas ! dans les rangs pressés ; Puis, dans la foule indifférente, Elle tomba, froide et mourante… Les timbaliers étaient passés.