De reftuser ami si gracieux
Christine de Pizan
Cent Ballades
Tant avez fait par votre grant douceur,
Trés doulz ami, que vous m’avez conquise.
Plus n’y convient complainte ne clamour,
Ja n’y ara par moi deffense mise.
Amours le veut par sa douce maistrise,
Et moi aussi le vueil, car, se m’ait Dieux,
Au fort c’était folour quant je m’avise
De reffuser ami si gracieux.
Et j’ai espoir qu’il a tant de valour
En vous, que bien sera m’amour assise,
Quant de beaulté, de grace et tout honnour
Il y a tant que c’est droit qu’il souffise ;
Si est bien droit que sur tous vous eslise :
Car vous êtes digne d’avoir trop mieulx,
Et j’ai eu tort, quant tant m’avez requise,
De reffuser ami si gracieux.
Si vous retien et vous donne m’amour,
Mon fin cuer doulz, et vous pri que faintise
Ne soit en vous, ne nul autre faulx tour ;
Car toute m’a entièrement acquise
Vo doulz maintien, vo manière rassise,
Et vos trés doulz amoureux et beaux yeux.
Si aroye grant tort en toute guise
De reffuser ami si gacieux.
Mon doulz ami, que j’aime sur tous et prise,
J’oy tant de bien de vous dire en tous lieux
Que par raison devroye être reprise
De reffuser ami si gracieux.