La Danse

Henri de Régnier

Les Médailles d’argile — 1900

Tu danses. Ce beau soir est triste autour de toi. Les cyprès et les pins, seuls, sont verts dans le bois Qui mêle aux bouleaux l’orme et les hêtres au frêne Leurs feuillages déjà par l’automne deviennent Rouges d’un peu de poupre et fauves d’un peu d’or. Tu danses. On dirait, à te voir, voir encor L’été voluptueux étirer sa paresse Onduleuse, quand, les yeux mi-clos, tu te dresses Comme si tu voulais de tes deux bras levés Arrêter au passage un songe inachevé Vers lequel, tour à tour, tu te tournes, cherchant Sa bouche amère ou douce en fuite dans le vent. Tu danses ; et toujours, silencieuse et vive. Tu poursuis à jamais ce qui toujours s’esquive. C’est l’automne déjà et les cyprès sont verts ; Et, sous un pin, assis, à tes rythmes divers Ma flûte obéissante et fidèle longtemps Hésite. Tu es lasse et ta danse m’attend Incertaine, tandis qu’à tes pieds tourne encor Un vol faible et léger de molles feuilles d’or.