L’Éléphant, et le Singe de Jupiter

Jean de La Fontaine

Fables — 1694

Autrefois l’Élephant et le Rinoceros En dispute du pas et des droits de l’Empire, Voulurent terminer la querelle en champ clos. Le jour en étoit pris, quand quelqu’un vint leur dire Que le Singe de Jupiter, Portant un Caducée, avoit paru dans l’air. Ce Singe avoit nom Gille, à ce que dit l’Histoire. Aussi-tôt l’Élephant de croire Qu’en qualité d’Ambassadeur Il venoit trouver sa Grandeur. Tout fier de ce sujet de gloire, Il attend Maître Gille, et le trouve un peu lent À lui presenter sa créance. Maître Gille enfin en passant Va saluër son Excellence. L’autre étoit préparé sur la légation ; Mais pas un mot : l’attention Qu’il croïoit que les Dieux eussent à sa querelle N’agitoit pas encor chez eux cette nouvelle. Qu’importe à ceux du Firmament Qu’on soit Mouche ou bien Élephant ? Il se vid donc reduit à commencer lui-même. Mon cousin Jupiter, dit-il, verra dans peu Un assez beau combat de son Trône suprême. Toute sa Cour verra beau jeu. Quel combat ? dit le Singe avec un front severe. L’Élephant repartit : Quoi vous ne sçavez pas Que le Rinoceros me dispute le pas ? Qu’Élephantide a guerre avecque Rinocere ? Vous connoissez ces lieux, ils ont quelque renom. Vraiment je suis ravi d’en apprendre le nom, Repartit Maître Gille, on ne s’entretient guere De semblables sujets dans nos vastes Lambris. L’Élephant honteux et surpris Lui dit : Et parmi nous que venez-vous donc faire ? Partager un brin d’herbe entre quelques Fourmis. Nous avons soin de tout : Et quant à vôtre affaire, On n’en dit rien encor dans le conseil des Dieux. Les petits et les grands sont égaux à leurs yeux.