Ballade VI (N’a pas long temps qu’alay parler)

Charles d’Orléans

Poème de la prison

N’a pas long temps qu’alay parler À mon cueur tout secrettement, Et lui conseillay de s’ôter Hors de l’amoureux pensement ; Mais me dit bien fellement : Ne m’en parlez plus, je vous prie ; J’ameray toujours, se m’aist Dieux, Car j’ai la plus belle choisie, Ainsi m’ont raporté mes yeulx. Lors dis : Veuillez me pardonner, Car je vous jure mon serment Que conseil vous cuide donner, À mon povoir, tresloyaument ; Voulez vous sans allegement En doleur finer votre vie ? Nennil dya, dit il, j’aurai mieulx ; Ma Dame m’a fait chère lie ; Ainsi m’ont raporté mes yeulx. Cuidez vous savoir, sans doubter, Par un regart tant seulement. Se dis je, du tout son penser. Ou par un doux acointement ? Taisiez vous, dit il ; vraiement Je ne croiray chose qu’on die : Mais la serviray en tous lieux, Car de tous biens est enrichie ; Ainsi m’ont raporté mes yeulx.