Ballade III (Comment vois je ses Anglois esbaÿs)

Charles d’Orléans

Ballades

Comment vois je ses Anglois esbaÿs ! Resjoÿs toi, franc royaume de France. On apparçoit que de Dieu sont haÿs, Puis qu’ilz n’ont plus courage ne puissance. Bien pensoient, par leur oultrecuidance ; Toi surmonter et tenir en servaige, Et ont tenu à tort ton heritaige. Mais à présent Dieu pour toi se combat Et se monstre du tout de ta partie, Leurgrant orgueil entièrement abat, Et t’a rendu Guyenne et Normandie. Quant les Anglois as pieça envaÿs, Rien n’y valoit ton sens ne ta vaillance. Lors estoies ainsi que fut Taÿs Pecheresse qui, pour faire penance, Enclouse fut par divine ordonnance. Ainsi as tu été en reclusaige De Déconfort, et douleur de Courage. Et les Anglois menoient leur sabat En grands pompes, baubans et tirannie. Or, a tourné Dieu ton deuil en esbat, Et t’a rendu Guyenne et Normandie. N’ont pas Anglois souvent leurs Rois traÿs ? Certes ouil, tous en ont congnoissance ; Et encore le Roi de leur paÿs Est maintenant en doubteuse balance ; D’en parler mal, chacun Anglois s’avance ; Assez monstrent, par leur mauvais langaige, Que volontiers lui feroient oultraige. Qui sera Roi entr’eux est grant desbat ; Pource, France, que veulx tu que te dye ? De sa verge Dieu les punist et bat Et t’a rendu Guyenne et Normendie. Roi des Françoys, gaigné as l’advantaige, Parfaiz ton jeu, comme vaillant et saige, Maintenant l’as plus belle qu’au rabat. De ton bon eur, France, Dieu remercie ; Fortune en bien avecques toi s’embat Et t’a rendu Guyenne et Normandie.