LECTURES A MON NEVEU ERNEST DF. M**

Léocadie Hersent-Penquer

Voici l'hiver, le froid. On revient à la ville. Plus de course au soleil, mais un bonheur tranquille; Plus de chemins fleuris, de rive à côtoyer, Mais de beaux rêves d'or au coin de ton foyer! Mais des livres charmants où le poëte éveille Le désir qui s'endort et le cœur qui sommeille, L'intérêt palpitant, l'attrait, toujours nouveau, Qu'on éprouve à revoir un ravissant tableau ! Tous les jours tu liras des vers de Lamartine : Tu suivras du regard l'Aigle qui nous domine Et fend les airs, d'un vol toujours audacieux, Pour vivre loin de nous et planer dans les cieux. Renouant, tour à tour, tous les fils de sa vie, Tu rediras ces noms que j'aime et que j'envie : Graziella, Julie, Elvire, Régina, Et Laurence, doux nom que sa main couronna ! Puis tu liras Hugo, qui fut si fort athlète, Que d'un seul jet, d'un seul, son âme de poëte A lancé dans le vide un éclair radieux, Embrasé tous les cœurs, ébloui tous les yeux. Mais, hélas ! on dirait qu'il a brûlé ses ailes ; Éteint avec du fiel le feu de ses prunelles ; Brisé sa lyre au choc des révolutions; Qu'il faiblit sous le poids de ses ambitions! Plaignons-le ! son génie ardent et téméraire A franchi trop d'espace et vu trop de lumière : Son regard s'est troublé, son vol s'est égaré : L'ombre envahit ce front par la gloire éclairé. —L'ombre!. pardonne-moi ce mot, ômon étoile! Je veux dire qu'un crêpe, en ce moment, te voile; Que tu portes deux deuils, en ton cœur, réunis : Le deuil de tes enfants ! le deuil de ton pays ! Je veux dire, Seigneur, et je répète encore, Qu'un nuage a caché ce brillant météore, Mais qu'il peut retrouver un éclat sans pareil, Avec la liberté, la France et le soleil!- f * Lis Delphine; lis Staël. L'une rêve, ou soupire, Et mêle une voix pure aux accords de sa lyre : Fleur, ravie aux beaux jours, dans toute sa splendeur ! L'autre est une âme forte et pleine de grandeur, Qui faisait chanceler au contact de sa haine La gloire de César et son aigle romaine ; Qui, même de Coppet, illuminait Paris Des flammes jaillissant du feu de ses écrits ! Relis Chateaubriand, cet amant de la brise, De la nature agreste et du flot qui sè brise ; Ce pèlerin que Dieu conduisit par la main Des rives de la Seine aux rives du Jourdain ; Ce poëte au cœur tendre, au cœur mélancolique ; Ce fier Breton, voguant sur les mers d'Amérique, Qui lança son esquif, comme un hardi nocher, Et confia sa tombe à la foi d'un rocher ; Rousseau, qu'on dirait né sur le bord des cratères, Tant son cerveau brûlant renferme de colères, Tant son cœur orageux renferme de chaleur; Rousseau, qu'on dirait né dans le sein d'une fleur; Tant son âme enivrée, et quelquefois ravie, t Poursuit avec amour tous les biens de la vie ! Lis Chénier, qui mourut avant d'avoir plané, Et qui n'aura pas vu son grand nom couronné : Reflet charmant et pur des beaux jours de la Grèce, Sublime imitateur des beaux vers de Lucrèce, Ou précurseur divin d'un avenir nouveau, Il créa le vers libre en dépit de Boileau ! Lis Montaigne souvent; lis souvent La Fontaine, Cœur plein de grands secrets ! âme de candeur pleine ! Béranger qui chanta son pays, ses amours, La liberté, les arts, la gloire et ses beaux jours : La liberté surtout, cette folle déesse Dont la voix nous enivre et nous trompe sans cesse ! Les arts, que tu verras pâlir sous le progrès ! La gloire, dont tes yeux n'ont vu que les apprêts ! Et puis tu reliras Shakspeare ou bien Corneille; Pétrarque, si tu veux que ta muse s'éveille ; Racine, si tu veux t'attendrir et pleurer; Le chantre de Tibur, le soir, pour t'enivrer; Dante, pour que ton œil plonge au fond des abîmes, Ou s'arrête ébloui sur les plus hautes cimes ! Mais si tu veux prier et mûrir ta raison, Entr'ouvre avec respect le sage Fénelon, Et relis Bossuet à tes jours de souffrance, Pour que ton cœur brisé s'appuie à l'espérance ;. Ou bien Milton, ce barde au chant plein de douceur, Qui mit, pour chanter Dieu, sa lyre sur son cceur ! Le Tasse, l'Arioste et l'immortel Homère, Auquel il n'a manqué qu'un siècle de lumière; Qui le premier, trouvant l'harmonie et l'accord, , Enfanta l'art divin, dans un divin effort! Virgile, qui peignit l'amour et la nature. Oh! lis Virgile ! entends et chéris sa voix pure ! Mécène, son ami, l'a souvent écouté; Savant agriculteur, Pline l'a consulté : Il naquit dans un siècle où les arts, qu'on admire, Accueillis par Auguste ennoblissaient l'empire; Mais parmi ces grands noms, qu'on ne peut oublier, Le sien fut le plus grand et toujours le premier ! * Que ces livres choisis, dont j'ai fait une étude, Occupent ton esprit, peuplent ta solitude! Ouvre-les bien souvent; quitte-les à regret; Écoute leurs conseils et dis-leur ton secret : Ils veilleront sur toi comme une Providence; Ils formeront ton âme et ton intelligence; Ils rempliront ta vie; ils sécheront tes pleurs; Ils seront tes amis les plus sûrs, les meilleurs ! Avec eux, mon enfant, ton âme inoccupée Ne sera jamais seule, ou déçue, ou trompée; Et tes yeux verront luire, à l'horizon vermeil, Pour dorer ta journée un rayon de soleil !