Chanson.

Antoinette Des Houlières

Poésies de Madame Deshoulières — 1688

Ah ! que chez le colonel Stoup La débauche est charmante ! On y mange, on y boit beaucoup, On y rit, on y chante : Puisse-t-il, sain, riche et content, Vivre cinq ou six fois autant Que Jean de Vert. Mon médecin, quand il me voit, M’ordonne d’être sage : Selon moi, qui plus mange et boit Doit l’être d’avantage : Il n’est pas trop de cet avis ; Mais j’ai pour moi tout le pays De Jean de Vert. Quand je suis avec mes amis Je ne suis plus malade ; C’est là que je me suis permis Le vin et la grillade : N’en déplaise à monsieur Thevart. Je n’en irai qu’un peu plus tard Voir Jean de Vert. Fi de ces esprits délicats Qui, prenant tout à gauche, Voudraient bannir de nos repas Certain air de débauche : Je ne l’ai qu’avec les buveurs ; Et je suis aussi froide ailleurs Que Jean de Vert. Je trouve la rime d’abord Lorsque Bacchus m’inspire ; Un verre rempli jusqu’au bord Me tient lieu d’une lyre. Ne pouvoir plus boire du vin Est par où je plains le destin De Jean de Vert. Célébrons de ce doux poison La puissance suprême ; Il nous fait perdre la raison ; C’est par-là que je l’aime ; Elle nous tourmente toujours, Et n’est pas d’un plus grand secours Que Jean de Vert. Le pays, ne vous jouez pas À la jeune Thérèse, Qui voit de trop près ses appas En dort moins à son aise : Ses yeux si doux et si brillans Ont déjà tué plus de gens Que Jean de Vert.