Les Idées

Émile Verhaeren

La Multiple Splendeur — 1906

Sur les villes d’orgueil vers leurs destins dardées, Règnent, sans qu’on les voie, Plus haut que la douleur et plus haut que la joie, Vivifiantes, les idées. Aux premiers temps de force et de ferveur sereines, Dès que l’esprit fut devenu flambeau, Elles se sont démêlées Et envolées Du beau dédale d’or des cervelles humaines, Pour s’en venir briller et s’éployer, là-haut ; Et depuis lors, elles s’imposent À nos craintes, à nos espoirs et à nos gloses, Hantant nos cœurs et nos esprits Et regardant les êtres et les choses, Comme si, sous leurs paupières décloses, S’ouvraient les yeux de l’infini. Elles vibrent ainsi dans l’immense matière Formant autour du monde, une ronde de feux ; Sans qu’aucune ne soit une clarté première. Pourtant, à voir leur or perdurer dans les cieux, L’homme qui les créa de sa propre lumière, Ivre de leur splendeur, en fit un jour : les Dieux. Même aujourd’hui leur flamme apparaît éternelle, Mais ne se nourrit plus de force et de beauté Que grâce au sang de la réalité Toujours mobile et sans cesse nouvelle, Que nous jetons vers elles. Plus les penseurs d’un temps seront exacts et clairs, Plus leur front sera fier et leur âme ravie D’être les ouvriers exaltés de la vie, Plus ils dirigeront vers eux-mêmes l’éclair Qui rallume, soudain, d’un feu nouveau, les têtes, Plus leurs pas sonneront, au chemin des conquêtes, Plus ils s’admireront entre eux, étant vraiment Ce qui vit de plus haut, sous le vieux firmament, Plus s’épanouiront, larges et fécondées Aux horizons, là-haut, les suprêmes idées.