Le Pardon de l’Infidèle

Antoinette Quarré

Poésies — 1843

« Quitte le ton plaintif ; il est temps, ô ma lyre, « D’essayer d’autres chants ; « D’un amour malheureux tu te plais à redire « Les éternels tourmens. « Va, c’est assez gémir, secoue enfin les chaînes, « Ô lyre ! éveille-toi ; « Adieu les vains soupirs, adieu des plaintes vaines « Le langoureux émoi ! « Chantons ! chantons les jeux, les ris et la folie, « Les liens passagers, « La foi jurée en vain qu’on a cent fois trahie « Et les propos légers. « Viennent, viennent l’oubli, les festins et la joie, « Les femmes aux doux yeux, « Et la bruyante orgie où le chagrin se noie « Dans le nectar des Dieux. « Moi je veux être aimé, mais non pas pour la vie, « Seulement pour un jour ; « Car, autant je chéris l’amoureuse folie, « Autant je hais l’amour. « À moi donc le parfum de la rose embaumée « Dont se pare Eucharis, « Et le baiser brûlant de ta lèvre enflammée, « Attrayante Naïs. « Viens, Nina, que ta voix éclatante et sonore « Commence un chant joyeux ; « Vois, pour te le payer, ma coupe est pleine encore « D’un vin délicieux. « Jetez, jetez des fleurs, brûlez l’ambre et la myrrhe ; « Qu’étincelant de feux, « Chargé de mille encens, l’air qu’ici l’on respire « Enivre et rende heureux. « C’est bien, c’est bien, Nina, de ta voix caressante « Vive à jamais les chants ! « Et voyons si pour moi la corde frémissante « Garde encor des accens. « Mais, quand je veux chanter, d’où vient que tu soupires, « Ô luth ! entre mes mains, « Des sons tristes et lents, doux comme ces sourires « Qui de larmes sont pleins ? « D’où vient que dans mon cœur les parfums et l’ivresse « Éveillent les échos « De cette inconsolable et mortelle tristesse « Qui m’inonde à longs flots ? « Image du plaisir, Eucharis, vois, la rose « Dont se parait ton sein, « S’effeuillant dans la coupe où ta lèvre se pose, « Meurt avec le festin. « Ainsi ma destinée en un jour s’est flétrie, « Quand j’ai vu, malheureux ! « Aux bras de mon amante infidèle et chérie « Un rival odieux. « Percé d’un trait fatal, quelle est donc ma blessure, « Que les feux du plaisir, « Ni mon jaloux orgueil, ni ton crime, ô parjure ! « Rien n’a pu la guérir ? « Par quel art, quels secrets enfans de la magie, « Quel philtre, quel poison, « À ton funeste amour as-tu lié ma vie, « Et perdu ma raison ? « Ah ! plus doux que le ciel, ton sourire ou tes larmes, « Tes refus, ta pudeur, « Tes baisers, tes sermens, voilà, voilà les charmes « Qui t’ont donné mon cœur. « Comment ne pas t’aimer, quand, d’une voix émue « Où tremblait le désir, » Tu résistais en vain, rougissant à ma vue « De trouble et de plaisir ? « De tes seize printemps la beauté virginale, « Dans sa naissante fleur, « Brillait comme un rayon de l’aube matinale « Sur ton front séducteur. « L’amour, en se jouant, de tes lèvres de rose « Entr’ouvrait le corail, Bijou voluptueux, frais écrin où repose « Un double rang d’émail ; « Et dans tes yeux voilés d’une langueur timide « Se peignaient tous ses feux, « Comme on voit rayonner dans un cristal humide « L’éclat brillant des cieux. « Et ton ame était pure, ô ma jeune maîtresse, « Comme un parfum divin « Qui de l’urne des lys s’exhale avec ivresse « Au souffle du matin. « Ah ! sans doute une erreur de mon rival complice « Aura trompé tes sens, « Toi dont le chaste cœur ignorait l’artifice « Des mensongers accens. « Non, tu n’es pas coupable, et tu pourrais encore, « Dans mes bras entr’ouverts, « Effacer de ce cœur brisé, mais qui t’adore, « Les maux qu’il a soufferts. « Oh ! rends-moi mon bonheur, oh ! rends-moi mon délire ; « Tendre comme autrefois, « Viens, le pardon t’attend, et sur ma bouche expire « Le reproche sans voix. » De celle qu’il aimait sa plainte est entendue ; Elle était sur le seuil, l’écoutait, et soudain, S’élançant d’un seul bond, palpitante, éperdue, Les yeux baignés de pleurs, vient tomber sur son sein.