Les Plaintes d’Ariane

Anna de Noailles

L’Ombre des jours — 1902

Le vent qui fait tomber les prunes, Les coings verts, Qui fait vaciller la lune, Le vent qui mène la mer, Le vent qui rompt et qui saccage, Le vent froid, Qu’il vienne et qu’il fasse rage Sur mon cœur en désarroi, Qu’il vienne comme dans les feuilles Le vent clair Sur mon cœur, et qu’il le cueille Mon cœur et son suc amer. Ah ! qu’elle vienne la tempête Bond par bond, Qu’elle prenne dans ma tête Ma douleur qui tourne en rond. Ah qu’elle vienne et qu’elle emporte Se sauvant, Mon cœur lourd comme une porte Qui s’ouvre et bat dans le vent. Qu’elle l’emporte et qu’elle en jette Les morceaux Vers la lune, à l’arbre, aux bêtes, Dans l’air, dans l’ombre, dans l’eau. Pour que plus rien ne m’en revienne À jamais, De mon âme et de la sienne Que j’aimais…