Jardin persan

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

Je rêve d’un jardin, sous ses fleurs expirant, Près de Baghi-Haram, dans le soir odorant, Quand un vent tiède, ondé, vient du golfe Persique ; Jardin près d’un palais orné de mosaïque, Au temps où les rosiers sont d’ardents bataillons De pourpre, de parfums, de force et de rayons. Je serais là l’eau douce, opaque, chaude et verte Luirait, de petits ponts à moitié recouverte. Je penserais aux jours d’Assuérus, d’Esther. Une telle douceur persane emplirait l’air Que tout aurait pour moi, dans l’ombre cramoisie, Le parfum de santal des beaux bazars d’Asie. Un blanc jet d’eau ferait, frappant ses petits coups, Ce bruit qui donne soif et rend féroce et doux. Je serais le milieu de la beauté du monde. Un immense repos glisserait comme une onde Sur mes yeux enivrés d’un lent, d’un calme émoi. – Mais quand déjà mon ciel est trop divin pour moi, Quand déjà les rosiers de mes jardins de France Nous torturent de vague et de tendre espérance, Quand déjà leur parfum est sur nous si puissant Qu’on sent les os se fondre et se mêler au sang, Quand le jaune jasmin enguirlandant la porte Se coule dans ma bouche et dans mon cœur descend Jusqu’à ce que je sois brûlante et demi-morte À force de plaisir, de soupirs et d’encens, Se pourrait-il vraiment que notre corps supporte La beauté d’un jardin dans l’empire persan ?