La journée

Marie Krysinska

Joies errantes — 1894

Les heures courent, rampent et volent — Lourdes ou légères, Graves ou folles, Tissées d’ombre et de lumière — Apportant chacune sa spéciale mélancolie Ou son charme qui console. Le matin nous fait audacieux, Comme des dieux ; Il veut nous emporter aux vastes horizons, — Tel un fringant cheval, — Et, plus amèrement, alors, nous sentons La ville être une prison Où se morfond notre vie. Le temps du repas, taciturne ou joyeux, Efface cet élan vers les ciels Et fait désirer à nos yeux Des décors artificiels. De la courte flamme qu’il allume Naît une effervescence de projets Où notre activité se consume. Selon l’heure — claire ou rembrunie — Flotte, épave, notre fantaisie. Un peu de soleil sur le mur entrevu Rend l’espoir à notre cœur fourbu, Puis, le retire : — jouet cassé, Et le cache parmi tes nuages amassés. Mais, sur les foules affairées, La lumière gaie Met une tristesse de plus. — Ô la course à l’abîme des souhaits éperdus ! Avec la Mort, en somme, pour but. — Heureux ceux, pour qui l’heure forcenée, Frappe, amortie, aux tentures fermées, Sur d’intimes fêtes, d’Amour, de Rêve et d’Amitié, Où le mal de vivre peut être oublié. Jusqu’à la minute fraîche du crépuscule qui revêt De tendresse et de songe Les maisons, les gens, les villes et les quais. Cependant que dans son sang se plonge Le soleil aux rayons apaisés. Et, plus tard, jusqu’à la Nuit sorcière — Couronnée de belladone, de pavots et de lierre — Berceuse maléfique : bienfaisante et cruelle, Qui porte le sommeil ingénu ; Aussi les fantômes et les angoisses mortelles Sous ses pesantes ailes.