Octobre

Émile Verhaeren

Almanach — 1895

Avec, sur l’épaule, ses nocturnes corbeaux — et le baiser, autour des seins, de ses roses dernières, la madone des soirs surgit au coin du bois. Et les flûtes pleurent et les hautbois et les cors d’or dans les échos des bois pleurent. Et les appels de cloche à cloche s’entre-cognent de village à village, sur les oches ; et les bêtes dans les fermes bousculent leurs chocs d’abois contre les murs du crépuscule. Et sur la plaine infiniment d’automne prennent l’essor les lourds corbeaux de la madone. La madone des bois d’automne, avec ses crins feuillus et roux et ses manteaux bordés de houx, la madone des soirs et des tempêtes règle la chute et le courroux — rostres ouverts — des corbeaux fous. Comme des paons de braise ouvrant leurs queues les feux, là-bas, brûlent au fond des âtres et dessinent aux murs de plâtre des attitudes en ombres bleues, quelques fermiers, les pieds croisés dessous leur banc, fument et se taisent paisiblement, leur face en or tournée aux flammes ; et seul s’entend le va-et-vient des femmes, en sabots lourds, autour des tables, et le pesant et lent mâchonnement des bœufs couchés dans les étables. La madone des soirs et des tempêtes commande au vol et aux courroux — rostres ouverts — des corbeaux fous. Les blés dorment au fond des granges, et leurs barbes comme des franges remuent au long des poutres plates : la poussière d’entre les lattes descend sur l’aire et la recouvre ; en un grand nid de foin vermeil le chat s’étire et ses griffes s’entr’ouvrent nonchalamment à travers le sommeil. La madone des soirs d’automne éclaire avec de grands flambeaux le vol au loin de ses corbeaux. Sur les routes, vers l’horizon, par leur fenêtre, les chaumières ouvrent les yeux en pleurs de leurs lumières ; le vieux village, avec l’église au bout, monte jusqu’au vieux Christ, debout, mains ouvertes, sur sa butte fendue et le silence et la tranquillité, par à travers l’éternité, vers les terreaux couleur de cendre de ses deux mains immensément tendues semblent tomber et se répandre. La madone des soirs et des mirages grandit soudain en cris d’orage et ses corbeaux bruyants et lourds sur les chaumes de bourgs en bourgs ainsi que des marteaux, font rage. Des nuages dont les visages passent, fendus d’un seul éclair ; une fuite giflée à travers airs de feuilles d’or et de branchages ; un vent qui brasse à mains énormes la cime au loin des chênes et des ormes et brusquement comme un arrêt du ciel entier autour de la forêt. À cet instant fugace et de détente la madone des soirs à ses corbeaux commande. Des troncs, de haut en bas cassés comme si l’or d’un glaive en avait traversé l’écorce encor fumante, éclatent et s’abattent. Des chaumes roux soudainement en feu s’ouvrent par le milieu à la meute passante et volante des flammes qui clament vers l’horizon cuivreux. Le fleuve bout à gros remous contre des caps de limons roux et noue entre eux ses flots de boue ; des vols ramants d’oiseaux sont culbutés dans l’eau, la tête en bas, à coups de faulx, et les tanguants navires avec des bruits qui les déchirent, le foc claquant et se gonflant à faux ; chavirent. Et c’est ainsi sur terre et fleuve toute la haine qui s’abreuve de la madone en or d’automne et c’est ainsi sur terre et mer l’automne au loin qui, le soir, sonne à clairons noirs le pâle hiver.