Le Dépositaire infidèle

Jean de La Fontaine

Fables — 1679

Grace aux Filles de memoire, J’ay chanté des animaux : Peut-estre d’autres Heros M’auroient acquis moins de gloire. Le Loup en langue des Dieux Parle au Chien dans mes ouvrages. Les Bestes à qui mieux mieux Y font divers personnages ; Les uns fous, les autres sages ; De telle sorte pourtant Que les fous vont l’emportant ; La mesure en est plus pleine. Je mets aussi sur la Scene Des Trompeurs, des Scelerats, Des Tyrans, et des Ingrats, Mainte imprudente pecore, Force Sots, force Flateurs ; Je pourrois y joindre encore Des legions de menteurs. Tout homme ment, dit le Sage. S’il n’y mettoit seulement Que les gens du bas estage, On pourroit aucunement Souffrir ce défaut aux hommes ; Mais que tous tant que nous sommes Nous mentions, grand et petit, Si quelque autre l’avoit dit, Je soûtiendrois le contraire. Et mesme qui mentiroit Comme Ésope, et comme Homere, Un vray menteur ne seroit. Le doux charme de maint songe Par leur bel art inventé, Sous les habits du mensonge Nous offre la verité. L’un et l’autre a fait un livre Que je tiens digne de vivre Sans fin, et plus s’il se peut : Comme eux ne ment pas qui veut. Mais mentir comme sceut faire Un certain Dépositaire Payé par son propre mot, Est d’un méchant, et d’un sot. Voicy le fait. Un trafiquant de Perse, Chez son voisin, s’en allant en commerce, Mit en dépost un cent de fer un jour. Mon fer, dit-il, quand il fut de retour. Votre fer ? Il n’est plus : J’ay regret de vous dire, Qu’un Rat l’a mangé tout entier. J’en ay grondé mes gens : mais qu’y faire ? un Grenier A toûjours quelque trou. Le trafiquant admire Un tel prodige, et feint de le croire pourtant. Au bout de quelques jours il détourne l’enfant Du perfide voisin ; puis à souper convie Le pere qui s’excuse, et luy dit en pleurant ; Dispensez-moy, je vous supplie : Tous plaisirs pour moy sont perdus. J’aimois un fils plus que ma vie ; Je n’ay que luy ; que dis-je ? helas ! je ne l’ay plus. On me l’a dérobé. Plaignez mon infortune. Le Marchand repartit : Hier au soir sur la brune Un Chat-huant s’en vint vostre fils enlever. Vers un vieux bastiment je le luy vis porter. Le pere dit : Comment voulez-vous que je croye Qu’un Hibou pût jamais emporter cette proye ? Mon fils en un besoin eust pris le Chat-huant. Je ne vous diray point, reprit l’autre, comment, Mais enfin je l’ay veu, veu de mes yeux, vous dis-je, Et ne vois rien qui vous oblige D’en douter un moment apres ce que je dis. Faut-il que vous trouviez estrange Que les Chat huans d’un pays Où le quintal de fer par un seul Rat se mange, Enlevent un garçon pesant un demy cent ? L’autre vid où tẽdoit cette feinte aventure. Il rendit le fer au Marchand, Qui luy rendit sa géniture. Mesme dispute avint entre deux voyageurs. L’un d’eux estoit de ces conteurs Qui n’ont jamais rien veu qu’avec un microscope. Tout est Geant chez eux : Écoutez-les, l’Europe Comme l’Afrique aura des monstres à foison. Celuy-cy se croyoit l’hyperbole permise. J’ay veu, dit-il, un chou plus grand qu’une maison. Et moy, dit l’autre, un pot aussi grand qu’une Église. Le premier se mocquant, l’autre reprit : tout doux ; On le fit pour cuire vos choux. L’homme au pot fut plaisant ; l’homme au fer fut habile. Quand l’absurde est outré, l’on luy fait trop d’honneur De vouloir par raison combattre son erreur ; Encherir est plus court, sans s’échauffer la bile.