Le Rieur et les Poissons

Jean de La Fontaine

Fables — 1678

On cherche les Rieurs ; et moy je les évite. Cet art veut sur tout autre un suprême merite. Dieu ne crea que pour les sots, Les méchans diseurs de bons mots. J’en vais peut-estre en une Fable Introduire un ; peut-estre aussi Que quelqu’un trouvera que j’auray reussi. Un rieur estoit à la table D’un Financier ; et n’avoit en son coin Que de petits poissons ; tous les gros estoient loin. Il prend donc les menus, puis leur parle à l’oreille, Et puis il feint à la pareille, D’écouter leur réponse. On demeura surpris : Cela suspendit les esprits. Le Rieur alors d’un ton sage Dit qu’il craignoit qu’un sien amy Pour les grandes Indes party, N’eust depuis un an fait naufrage. Il s’en informoit donc à ce menu fretin ; Mais tous luy répondoient qu’ils n’étoient pas d’un âge A sçavoir au vray son destin ; Les gros en sçauroient davantage. N’en puis-je donc, Messieurs, un gros interroger ? De dire si la compagnie Prit goust à sa plaisanterie, J’en doute ; mais enfin, il les sceut engager A luy servir d’un monstre assez vieux pour luy dire Tous les noms des chercheurs de mondes inconnus Qui n’en estoient pas revenus, Et que depuis cent ans sous l’abysme avoient veus Les anciens du vaste empire.