Ode

Guillaume Apollinaire

Poèmes à Lou — 1955

Lou Toutou soyez remerciés Puisque par votre amour je ne suis pas seul Et je nais de chacune de vos étreintes Pensée vivante qui jaillit de vous Lou Toutou je suis votre petit enfant Je tiens à vous à Lou par le cordon ombilical Jeté sur la terre de France des Vosges à la mer Ainsi nous sommes unis par la chair et les tranchées Nous sommes unis par la vie et par la mort Bénie soit aussi cette guerre qui m’unit à votre douceur Avant on ne parlait que de paix Et l’amour s’en allait peu à peu de nos cœurs et de la terre Aujourd’hui c’est l’amour éperdu où s’accolent Tous les grands peuples L’Amour cette guerre La vraie guerre Tant de choses nous séparaient C’était la paix la vilaine paix Mais nous avons senti tout à coup Qu’il fallait nous rapprocher nous unir Pour nous aimer ô noble guerre Ô noble ô noble amour Amour sacré qui flamboie et fume Sur les hypogées tandis que râlent les projectiles Nous ne combattons point pour conserver la vie Nous menons l’Amour en grande pompe Vers la mort Vers le seuil suprême Où veille la guerrière mort Ainsi Toutou nous défendons Lou C’est la grâce c’est à dire ce qu’il y a de plus rare Dans l’idée de Beauté Rien n’est plus noble que ce combat Esthétique et sublime Toutou Lou écoutez-moi Aimez-moi