Le Renard, les Mouches, et le Hérisson

Jean de La Fontaine

Fables — 1694

Aux traces de son sang, un vieux hôte des bois, Renard fin, subtil, et matois, Blessé par des Chasseurs, et tombé dans la fange, Autrefois attira ce Parasite aîlé Que nous avons Mouche appellé. Il accusoit les Dieux, et trouvoit fort étrange Que le sort à tel poinct le voulût affliger, Et le fist aux Mouches manger. Quoi ! se jetter sur moi, sur moi le plus habile De tous les Hôtes des Forêts ? Depuis quand les Renards sont-ils un si bon mets ? Et que me sert ma queuë ; est-ce un poids inutile ? Va, le Ciel te confonde, animal importun ; Que ne vis-tu sur le commun ! Un Herisson du voisinage, Dans mes Vers nouveau personnage, Voulut le délivrer de l’importunité Du Peuple plein d’avidité. Je les vais de mes dards enfiler par centaines, Voisin Renard, dit-il, et terminer tes peines. Garde-t’en bien, dit l’autre ; ami ne le fais pas : Laisse-les, je te prie, achever leurs repas. Ces animaux sont saouls ; une troupe nouvelle Viendroit fondre sur moi, plus âpre et plus cruelle. Nous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas : Ceux-ci sont Courtisans, ceux-là sont Magistrats. Aristote appliquoit cet Apologue aux Hommes. Les exemples en sont communs, Surtout au païs où nous sommes. Plus telles gens sont pleins, moins ils sont importuns.