L’Ile de Cranaé

Henri de Régnier

Les Médailles d’argile — 1900

Ils se tenaient la main et regardaient la mer Côte à côte, debout tous deux sur le ciel clair ; Une même langueur les tournait sans rien dire L’un vers l’autre, et parfois je voyais se sourire Le profil de l’amante et celui de l’amant, L’un charmant et viril, l’autre tendre et charmant. J’étais pâtre, et, marchant pieds nus dans l’herbe rase, Je me glissai près d’eux sans troubler leur extase. Ils s’aimaient ; et moi, jeune et rustique berger De l’Ile, je pensais que ce bel étranger Silencieux au bord de la mer murmurante Etait l’Amour menant quelque Déesse errante, Et j’adorai tout bas le beau couple divin. L’ombre grandit du promontoire ; la nuit vint. Et quand l’aurore au ciel eut fait pâlir l’étoile, Je vis à l’horizon fuir une blanche voile… de n’ai plus retrouvé mon songe disparu, Et, chaque soir, j’apporte à la place où j’ai cru Voir les divins amants s’étreindre bouche à bouche Quelques branches de myrte ou quelque lourde souche, Et j’allume, en l’honneur de leur baiser sacré, Un grand feu qui pétille et qui flambe empourpré, Et qui monte, grandit et, radieux, éclate En la haute fureur de sa flamme écarlate, Et qui, splendide, et tel que leur tragique amour Ne laisse chaque fois de lui-même et toujours Qu’une cendre stérile, une vaine fumée… Et maintenant, par toi, je sais ô Renommée, Que ce couple entrevu jadis sur le ciel clair, Se tenant par la main et regardant la mer Du haut du promontoire où la flamme rougeoie, Fut Hélène de Sparte avec Pâris de Troie.