Ballade XXII (Chacun s’esbat nu mieulx mentir)
Charles d’Orléans
Ballades
Chacun s’esbat nu mieulx mentir,
Et volontiers je l’aprendroye,
Mais maint mal j’en vois advenir,
Parquoy savoir ne le vouldroye.
De mentir par deduit ou joie
Ou par passe temps ou plaisir,
Ce n’est point mal fait, sans faillir.
Se faulceté ne s’y employe.
Faulx menteurs puisse l’en couvrir,
Sur les montaignes de Savoye,
De neiges tant que revenir
Ne puissent par chemin ne voie,
Jusques quérir je les renvoye !
Pour Dieu, laissiez les là dormir,
Ils ne scevent de riens servir,
Se faulceté ne s’y employe.
Pourquoi se font ilz tant haïr ?
Veulent ilz que l’en les guerroye ?
Cuident ilz du monde tenir
Tous les deux boutz de la courroye ?
C’est folie, que vous diroye !
Leur prouffit puissent parfournir,
Et laissent les autres chevir,
Se faulceté ne s’y employe.
Paix crie, Dieu la nous ottroye,
C’est ung trésor qu’on doit chérir,
Tous biens s’en pevent ensuïr.
Se faulceté ne s’y employe.