Tout nous fuit…

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

Tout nous fuit, l’homme meurt, les âmes ont des ailes ; Ainsi qu’une fumée active à l’horizon Le souffle bondit hors des charnelles prisons ; Aux terrestres désirs l’être n’est plus fidèle ! Se peut-il ? Respirer semble une trahison ! La vie a pour soi-même une haine mortelle. — Reverrons-nous un jour une heureuse saison, Avec son déploiement de minces hirondelles Et son ciel bleu versé sur les toits des maisons ? Reverrons-nous, avec de limpides prunelles. L’étoile qui s’entr’ouvre à la chute du jour, Dans le soir sensitif et pareil à l’amour ? Percevrons-nous avec une oreille paisible Le vaporeux tissu du doux chant des oiseaux Étincelant ainsi qu’un rayon invisible, Et la Nuit naviguant sur le calme des eaux ? — Destin, nous rendrez-vous, après des heures telles Que le globe à jamais semble hostile aux humains, L’ineffable douceur de prendre une autre main Quand les parfums du soir lentement s’amoncellent Sur la rêveuse paix déserte des chemins ? Nous rendrez-vous, malgré ce qui meurt et chancelle, Le goût naïf et sûr des choses éternelles ?…