Le Poète

Antoinette Quarré

Poésies — 1843

« Lyre, ont dit les heureux, éloigne la tristesse ; « Pourquoi tant de soupirs ? « Les chants de désespoir ou les cris de détresse, « Voilà donc tes plaisirs ? « N’as-tu reçu des cieux la divine harmonie « Que pour mêler toujours « L’amertume des pleurs aux accens du génie, « Et le deuil aux amours ? » Ah ! du poète, hélas ! laissez la voix touchante Gémir en longs accens, Et son fier désespoir, et sa douleur ardente Éclater dans ses chants. Voyez un lac, paisible au sein d’une vallée, Dans son calme sommeil Réfléchir de la nuit la majesté voilée Ou les feux du soleil. D’un vaste ciel d’azur il vous offre l’image Dans ses limpides eaux, Et le parfum des fleurs qui bordent son rivage Vient embaumer ses flots. Dans son repos charmant si quelque bruit l’éveille, C’est, à la fin du jour, Le bruit de ces doux mots qu’on murmure à l’oreille Avec des pleurs d’amour. La paix et le bonheur vers ces bords si tranquilles Semblent s’être fixés, Et jamais on n’entend sous les vents indociles Gémir ses flots pressés. Mais le fleuve rapide entraînant dans sa course La neige des hivers, La fange du torrent et l’onde de la source Pour les conduire aux mers ; Le fleuve doit gronder quand ses eaux vagabondes, Nous dérobant leurs cours, S’engouffrent dans le sein de cavernes profondes Aux ténébreux détours. Il doit mugir encor quand l’aquilon terrible Bat ses flots irrités, Ou qu’ils viennent, fléau destructeur, invincible, Envahir nos cités. Et sa voix doit tonner, foudroyante et sublime, Quand du sommet d’un mont Il s’élance, et franchit un effroyable abîme D’un gigantesque bond. Mais si, roulant enfin ses eaux majestueuses Dans un lit assuré, De fertiles pays, de campagnes heureuses Il s’avance entouré, Superbe et reflétant tour-à-tour dans son onde Les coteaux ou les cieux, Il n’a plus pour ces bords qu’il arrose et féconde Qu’un murmure amoureux. Tel le chant du poète, écho de sa pensée, Joyeux dans le bonheur, Tonne, gronde ou mugit quand son ame blessée Lutte avec la douleur. Ne l’accusez donc pas s’il se plaint et soupire, Vous que le ciel chérit ; Savez-vous les secrets de cette ame en délire Où l’espoir se tarit ? Dans ce cœur trop ardent savez-vous quels orages Ont grondé tour-à-tour ; De ce vaste horizon quels ténébreux nuages Ont obscurci le jour ? Quand le volcan fougueux, de sa bouche enflammée, Lance au loin dans les airs Ou des torrens de lave, ou des flots de fumée Tout sillonnés d’éclairs ; Quand sa fureur s’annonce, ainsi qu’un sourd tonnerre, En longs rugissemens, D’incendie et d’horreur savez-vous quel mystère Il recèle en ses flancs ? Mais un chant noble et pur peut s’élever encore Après de longs sanglots : Que la gloire ou l’amour de sa harpe sonore Éveillent les échos, Le poète, oubliant le fardeau de misère Dont il est accablé, Va lever rayonnant son regard qui naguère De pleurs était voilé. Ce n’est plus l’homme faible et dont le front s’incline Sous un poids douloureux ; C’est le barde inspiré dont la harpe divine Semble ravie aux cieux. Il chante les héros, la vertu, la patrie, La sainte liberté ; Et, mortel, il dispose au gré de son génie De l’immortalité. Mais ces dons enivrans dont la foule frivole Trouve l’éclat si beau, C’est le prix des douleurs, c’est la sainte auréole Au sortir du tombeau.