Roman dans la lune

Marie Krysinska

Rythmes pittoresques — 1890

C’était un poète tourmenté d’un mal étrange Il vécut sans désirs sans ambitions Sans jalousie et sans joies ; Ignorant les larmes plus douces que le miel Et les mortels baisers. Car, un soir d’extase, il avait aperçu dans la Lune Celle qu’il devait aimer d’un amour unique — Il avait aperçu la lumineuse fiancée Qui l'appelait avec un sourire silencieux. — Les destinées avaient maudit ce rêveur. Et c’est avec un dégoût de malade qu’il lutta pour le pain très sec, Et le vin très frelaté de chaque jour. Mais quand venait le soir, il oubliait Les rancœurs et la lutte pour le pain très sec ; Et à sa fenêtre accoudé il chantait, — Des chants pleins d’amour et de surhumaine clarté — À la fiancée lumineuse qui l’appelait Avec un sourire silencieux. Les filles de la terre, en vain l’éblouissaient des blancs éclairs De leurs gorges amoureuses, En vain rôdaient autour de lui leurs yeux ivres. Il restait fidèle à la fiancée qu’il avait aperçu dans la lune. Et qui l’appelait avec un sourire silencieux. Il vécut ainsi beaucoup d’années, Attendant l’heure de l’éternel hymen Puis, un soir d’extase, il est mort — Le poète tourmenté de ce mal étrange. Et son âme s’envola chantant Un hymne de joie, Là-haut, vers le Pays convoité — Si ardemment, si fidèlement ! — Dans les bras de l’unique Bien-Aimée Qui l’appelait Avec un sourire silencieux. Et, dans une alcôve faite de rayons II étreignit pour jamais La lumineuse fiancée. Et ils s’aimèrent longtemps, bien longtemps D’amour limpide comme l’éther. Sans inquiétudes, sans angoisses Sans jalousies et sans pleurs. Mais, un soir, le poète s’accouda comme autrefois à sa fenêtre Et regarda la terre… avec regret.