À Cupidon
Pierre de Ronsard
Les Odes — 1550
Le jour pousse la nuit,
Et la nuit sombre
Pousse le jour qui luit
D'une obscure ombre.
L'Automne suit l'Été,
Et l'âpre rage
Des vents n'a point été
Après l'orage.
Mais la fièvre d'amours
Qui me tourmente,
Demeure en moi toujours,
Et ne s'alente.
Ce n'était pas moi, Dieu,
Qu'il fallait poindre,
Ta flèche en autre lieu
Se devait joindre.
Poursuis les paresseux
Et les amuse,
Mais non pas moi, ne ceux
Qu'aime la Muse.
Hélas, délivre moi
De cette dure,
Qui plus rit, quand d'émoi
Voit que j'endure.
Redonne la clarté
A mes ténèbres,
Remets en liberté
Mes jours funèbres.
Amour sois le support
De ma pensée,
Et guide à meilleur port
Ma nef cassée.
Tant plus je suis criant
Plus me reboute,
Plus je la suis priant
Et moins m'écoute.
Ne ma pâle couleur
D'amour blêmie
N'a ému à douleur
Mon ennemie.
Ne sonner à son huis
De ma guitare,
Ni pour elle les nuis
Dormir à terre.
Plus cruel n'est l'effort
De l'eau mutine
Qu'elle, lors que plus fort
Le vent s'obstine.
Ell' s'arme en sa beauté,
Et si ne pense
Voir de sa cruauté
La récompense.
Monstre toi le vainqueur,
Et d'elle enflamme
Pour exemple le coeur
De telle flame,
Qui la soeur alluma
Trop indiscrète,
Et d'ardeur consuma
La Reine en Crete.