Agar

Marceline Desbordes-Valmore

Les Pleurs — 1833

Quelle mère un moment ne fut ambitieuse ? Quelle mère, en plongeant son ame curieuse Dans les jours où son fils ira chercher ses droits, N’a dit : Voilà mon fils ! Que sont les fils des rois ? « Vents ! portez dans les cieux la voix de ma prière : Dieu ! versez le pardon sur l’orgueil à genoux : Oui, l’orgueil m’a saisie, ô mon Dieu ! j’étais mère ; Et la mère et l’enfant tendent les bras vers vous ! « Enfant, ne pleure pas. Voici des fleurs. Je t’aime. Nous trouverons là bas, peut-être, un frais ruisseau ; Tu dormiras content sous un jeune arbrisseau ; Et peut-être avec toi j’y dormirai moi-même ! » Ainsi la triste Agar, un enfant par la main, De son cœur oppressé brise le long silence. L’enfant rit à sa mère ; et, plein d’obéissance, Cueille une fleur mourante et poursuit son chemin. Ce chemin est brûlant ; le soleil le dévore : L’enfant poursuit en vain, de chaleur obsédé, L’arbre vert, l’ombre et l’eau ! Triste, il a demandé : « Ce frais ruisseau, ma mère, est-il bien loin encore ? » — « Là bas ! » répond Agar. — « Oh ! que c’est loin là bas, Ma mère ! » — Elle se tait, détourne son visage ; Du voile qui la couvre elle forme un nuage, Comme un linceul mouvant où se traînent leurs pas. Ses premiers pas, à lui, l’éloignent de son père ! Ô Sarah ! de ton fils le sort est plus prospère. Ô Sarah ! Cet enfant pâle, nu, sans soutien, C’est le fils d’Abraham… Non, mon Dieu ! c’est le tien ! Sauve-le ! sauve-nous. Un peu d’air ! un peu d’ombre ! Dieu ! ta main devant le soleil ! Le bruit frais de l’eau vive, un arbre au rideau sombre, Une pierre mouillée, un fruit, et du sommeil ! » Et l’enfant tout à coup s’arrête. Elle s’arrête. Du voile qui l’étouffe il dégage sa tête ; De ses cheveux touffus lent à se découvrir, Il tremble. Il jette enfin d’une lèvre altérée : « J’ai soif ! » — Et dans le ciel l’espérance est rentrée…