Le Roulier

Émile Verhaeren

Les Blés mouvants — 1912

D’un geste large et régulier Vide ta pinte, Roulier. Elle contient l’eau de la Lys Et l’orge blond Et le houblon de Flandre ; Vide ta pinte Joyeux et recueilli Et laisse un peu de ton pays Dans toi-même descendre. Le houblon vert et l’orge blond Pour s’exalter vers la lumière Ont pris d’abord au sol profond La bonne sève de la terre. Comme toi, roulier, Ils ne savent du monde Que les champs clairs et familiers Qui vont d’Alost jusqu’à Termonde ; Ils ont aimé aux temps d’éveil La même pluie et le même soleil, Et les voici mêlés aux eaux de la rivière Qui lentement sont devenues, Pour ton grand corps rouge et charnu, La bière. D’un geste large et régulier Vide ta pinte, Roulier, Et commande avec entrain Un second verre Pour le vider Avec la saine et luisante commère Qui te l’apporte Au seuil des portes Sur un plateau d’étain. Car elle aussi, a puisé dans la terre, Dans l’air, le vent et le soleil, Et sa force robuste, et son beau sang vermeil. Le champ et ses moissons, le fleuve et ses méandres Ont exalté ses yeux profonds, Et, comme l’orge et le houblon, Elle est une belle et forte plante de Flandre. D’un geste large et régulier Vide ta pinte et songe à ton pays, Roulier.