Les nuits d’été

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

La poudre bleue des ciels du soir, Un balcon que des fleurs étreignent, Cette paix de l’ombre, où se plaignent Tous les désirs, tous les espoirs, Cette odeur de calme et de vide Que préside, dans un ciel pur, La lune éternelle et candide, Clair visage usé, mince et dur, Cette âcre évidence de l’âme Que ressent, dans les nuits d’été, Le corps qui soupire et se pâme Et se meurt de liquidité, Les cieux que le silence attise, Tout ce qui stagne, ce qui luit, Ce moi état nerveux des nuits, Cette latente et tendre crise, Le vivace espace, habité Depuis les premiers jours du monde Par des siècles de nuits d’été Que le même désir inonde, Ô Nature, cet univers, Ce réel et cet impossible, Tout ce qui semble inaccessible. S’échange par les cœurs ouverts ! Tout ce poids sublime, ô Nature, Que l’on soutient les yeux levés, Il est scellé, il est rivé Au corps triste des créatures ! — Ainsi blessent les cieux d’été… — Se peut-il que parfois les êtres, Humbles plantes de volupté Que l’éternel désir fit naître Pour la suave avidité Et pour l’unique récompense De l’amoureuse charité, Aient ignoré vos complaisances, Ô sombre Amour incontesté !