Le Renard et les Poulets d’Inde

Jean de La Fontaine

Fables — 1694

Contre les assauts d’un Renard Un arbre à des Dindons servoit de citadelle. Le perfide aïant fait tout le tour du rempart, Et vû chacun en sentinelle, S’écria : Quoi ces gens se mocqueront de moi ! Eux seuls seront exemts de la commune loi ! Non, par tous les Dieux, non. Il accomplit son dire. La Lune alors luisant sembloit contre le Sire Vouloir favoriser la Dindonniere gent. Lui qui n’étoit novice au métier d’assiégeant Eut recours à son sac de ruses scelerates : Feignit vouloir gravir, se guinda sur ses pattes, Puis contrefit le mort, puis le ressuscité. Harlequin n’eût executé Tant de differens personnages. Il élevoit sa queuë, il la faisoit briller, Et cent mille autres badinages. Pendant quoi nul Dindon n’eût osé sommeiller. L’ennemi les lassoit en leur tenant la vûë Sur même objet toûjours tenduë. Les pauvres gens étant à la longue éblouïs, Toûjours il en tomboit quelqu’un ; autant de pris ; Autant de mis à part : prés de moitié succombe. Le Compagnon les porte en son garde-manger. Le trop d’attention qu’on a pour le danger Fait le plus souvent qu’on y tombe.