Ne mon penser nulle heure ne s’en part
Christine de Pizan
Autres balades
Du mois de May je me tieng pour contente,
D’Amours aussi de qui me vient la joie,
Par ce que vois souvent com droite rente
Ung bel ami que j’ai qui me resjoye ;
Ce tient mon cuer en liesse ou que soye,
Car choisi l’ai de tous biens pour ma part.
C’est mon plaisir, n’autre ne me resjoye,
Ne mon penser nulle heure ne s’en part.
O quel solas et quel joyeuse attente
Ce m’est quant suis en lieu seulette et coye
Ou je l’attends, combien qu’a l’eure sente
Moult grant frayeur de paour qu’on le voie !
Mais quant vers moi a achevé la voie
Lors de baisiers serrés donnons tel part
Que la douceur oublier ne pourroye
Ne mon penser nulle heure ne s’en part.
Et se penser y ai, cuer et entente,
Merveilles n’est, c’est droiz qu’avoir lui doye,
Car le grant bien de lui m’i maine et tente
Et sa douceur et ce que tout s’employe
A me servir, si sais que s’amour moye
Est nuement n’ailleurs point n’en départ,
Pareillement il m’en est par tel voie
Ne mon penser nulle heure ne s’en part.
Mon doux ami, qui es comble et monjoye
De tout honneur et bonté, il m’est tart
Qu’entre mes bras briefment je te festoye,
Ne mon penser nulle heure ne s’en part.