Le banquet des Gueux

Émile Verhaeren

Les Héros — 1908

Le banquet des Gueux La joie Des yeux qui voient S’emplir, jusques aux bords, Les hanaps d’or Illuminait tous les visages ; On se sentait unis ; on se rêvait vainqueurs. La bonne et joviale humeur Passait Du front ardent des fous au front grave des sages, Mais, néanmoins, il se mêlait Au bruit entrechoqué des coupes, Tels mots soudains qui s’en allaient, De groupe en groupe, Braises en feu, brûler les cœurs. L’heure était grave ; elle angoissait les consciences. L’oblique et louche et souterraine défiance Se glissait dans le peuple et atteignait les rois. Comme un mur foudroyé se divisait la foi. Deux grands fleuves sourdaient de la même montagne ; Rome avait pour garant latin, le roi d’Espagne, Tandis qu’au Nord, ceux qui pesaient sur l’ordre humain Défendaient tous Martin Luther, moine germain. Les convives causaient, heureux les uns des autres ; Certains des plus ardents s’improvisaient apôtres, Et, pour prouver leur droit, se réclamaient de Dieu. Les uns raillaient, à voix haute, Philippe II ; Ils se moquaient de ses bûchers expiatoires, Trônes de blême effroi, trônes de piété noire, Qu’il allumait, sinistrement, autour du sien. D’aucuns lui refusaient jusqu’au nom de chrétien. Au lieu de les sauver, il affolait les âmes. Son pouvoir était tel qu’un grand drapeau de flammes Qui frôlerait, de ville en bourg, chaque maison, Jusques au soir, où brûlerait tout l’horizon. Le comte de Mansfeld regardait la lumière Grouper en un faisceau d’argent Les clartés de son verre ; Il pressentait combien l’accord était urgent : Et de sa lèvre ferme il disait la louange Et la force secrète et le prestige étrange Et les dons souverains de Guillaume d’Orange. Et les bons mots croisaient les quolibets De l’un à l’autre bout des tables ; Et l’on jouait, vaillamment, entre cadets. Du gobelet ; Ô leur rire âpre et franc, et leur verve indomptable, Et leur soudaine joie à prononcer le nom Victorieux et redoutable De Lamoral, comte d’Egmont ! On s’exaltait ainsi, et la vie était fière. De prestes échansons passaient, le bras orné De la sveltesse en col de cygne des aiguières ; Les désirs fous cavalcadaient éperonnés ; La table étincelait sous des lustres de joie, Les plats unis et clairs miraient les hanaps tors, Et les pourpoints de vair et les manches de soie, Et les mains au sang bleu dont les bagues chatoient Se remuaient dans l’or. Alors, Au moment où l’entente était à tel point chaude Qu’on se fût ligué, fût-ce contre le soleil, Le comte Henri de Bréderode, Frappant trois coups subits sur un plateau vermeil, Donna l’éveil À ses valets épars qui comprirent son ordre. Et tout à coup, dans le désordre Des soucoupes d’argent et des buires d’émail, Sur la nappe où stagnaient des lueurs de vitrail, À travers l’apparat des feux et des vaisselles, Fut projeté, en ribambelle, Un tas de pots, un tas d’écuelles Que des mains de seigneurs, gaîment, se disputaient. Parmi les plus hardis, Bréderode prit place, Et revêtant l’humble besace, Et desséchant son broc fruste et rugueux D’un trait : « Puisqu’ils nous ont jeté ce mot comme un outrage, Nous serons tous, dit-il, superbement, des gueux ; Des gueux d’orgueil, des gueux de rage, Des gueux. » Et le mot ricocha soudain, de bouche en bouche. On ne sait quel éclair, quelle flamme farouche Il portait comme aigrette, en son rapide envol. Il paraissait pauvre et vaillant, tragique et fol ; Les plus graves seigneurs l’acceptaient comme une arme ; Les plus hautement fiers y découvraient un charme, On eût dit qu’il comblait leurs vœux et leurs souhaits ; Il était la bravade unie à la surprise Et quelques-uns déjà le mêlaient aux devises Que leur esprit railleur et violent cherchait. On se serrait les mains en de brusques étreintes ; On prodiguait les sarcasmes et les serments, Les cœurs se fleurissaient de rouges dévoûments, Et les âmes se dévoilaient belles, sans crainte ; Et le pain et le sel se mélangaient au vin. Certains mots s’envolaient qui ne voulaient rien dire, Mais la fièvre était haute et large le délire. Tous comprenaient que rien ne se faisait en vain En cette heure de jeune et terrible folie ; Qu’ensemble ils le tordaient le nœud serrant leur sort, Et que tous ayant bu les superbes vins forts, Chacun en sablerait, jusques devant la mort, La lie. Et tandis que le soir d’un avril orageux Avec ses bras d’éclair enveloppait Bruxelles, Et que leurs voix criaient, mâles et fraternelles. Criaient toujours, criaient encor « Vivent les Gueux ! » Dans la Castille, au cœur de ses pays serviles, Philippe Deux se préparait au sac des villes. La terrasse était haute où son ennui errait ; À son signe, les bûchers d’or s’allumeraient ; Et penché dans le vide, il semblait voir leur cendre Se disperser déjà aux vents rageurs de Flandre.