Méditation grisâtre

Jules Laforgue

Le Sanglot de la Terre — 1901

Sous le ciel pluvieux noyé de brumes sales, Devant l’Océan blême, assis sur un îlot, Seul, loin de tout, je songe, au clapotis du flot, Dans le concert hurlant des mourantes rafales. Crinière échevelée, ainsi que des cavales, Les vagues se tordant arrivent au galop Et croulent à mes pieds avec de longs sanglots Qu’emporte la tourmente aux haleines brutales. Partout le grand ciel gris, le brouillard et la mer, Rien que l’affolement des vents balayant l’air. Plus d’heures, plus d’humains, et solitaire, morne, Je reste là, perdu dans l’horizon lointain Et songe que l’espace est sans borne, sans borne, Et que le Temps n’aura jamais… jamais de fin.