Les Tombes

Émile Verhaeren

Les Ailes rouges de la guerre — 1916

Ô peuple de héros par la mort transformés, Depuis que vous voilà disparus sous la terre, Dans l’innombrable deuil et dans la nuit austère Vous êtes la clarté de l’ombre où vous dormez. Des grèves de la Flandre aux confins de l’Istrie, Où que le sol renferme et blanchisse vos os, Une Europe tout autre éclôt de vos tombeaux Et rassemble les fleurs des nouvelles patries. Nous ne pouvons plus croire au destin allemand. Mais nous croyons en vous, clairs et prochains miracles, Qui surgirez de la tempête et des débâcles Dont tremble et brûle encor le monde immensément. Jadis nous nous bercions aux bonheurs qui endorment. Nous ne vivions que pour nous seuls — mais aujourd’hui Tout se fait simple et prompt, mutuel et hardi Et l’oubli de soi-même est devenu la norme. L’urgence de revivre envahit nos cerveaux ; Les vieilles vérités n’ont plus assez de force Pour armer notre foi et dresser notre torse En face de l’attente et de l’espoir nouveau. Nous ne laissons rien choir de l’ancienne espérance ; Mais nous la contrôlons afin de n’avoir point ; Au lieu d’un frère, un ennemi comme témoin Du vieux combat dont l’homme attend sa délivrance. L’Occident redevient et plus clair et plus pur ; Dans notre ciel à nous vers le zénith s’observe Le vol immense et fier et libre de Minerve ; L’essor des aigles noirs en eût souillé l’azur, Ô nuages mordus par la gloire et ses flammes ! Peuples, qui secouez l’égoïsme et la mort Des plis ensoleillés de vos longs drapeaux d’or, Vos couleurs en faisceaux semblent des faisceaux d’âmes. C’est vous qui dans vos mains maintenez le flambeau Que l’expirante Athène a mis aux mains de Rome Pour découvrir au cœur dédalien de l’homme Ce qu’il y cache et de plus juste et de plus haut. C’est vous, vous seuls, qui dans l’Europe de naguère — Malgré l’immense ardeur dont s’exaltent vos bras Dès qu’il faut arracher la victoire aux combats — Aviez l’horreur heureuse et sainte de la guerre. C’est vous dont a besoin l’imminent avenir Pour se sauver du poing crispé des tyrannies Et du peuple fatal à tous dont le génie N’organise jamais que pour faire souffrir. C’est vous qui châtierez l’Allemagne superbe Et dont l’Europe attend immensément debout La paix organisée et sereine, c’est vous, Belges, Anglais, Français, Italiens et Serbes, C’est vous dont la raison maintiendra haut le droit Qu’ont les hommes de vivre ardents, libres et fermes, Chacun pour la beauté que son âme renferme Et selon les serments qu’il délivre ou reçoit. L’humanité a soif d’une équité profonde ; L’angoisse du massacre est criante en son sein, Elle veut que d’après un plus tendre dessin On sculpte d’autres traits au visage du monde. Ô peuple de héros par la mort transformés, Vous nous conseillerez ce qu’il nous faudra faire, Puisqu’au fond de la tombe et de la nuit, sous terre, Vous êtes la clarté de l’ombre où vous dormez.