Magenta

Amélie Gex

Poésies — 1879

Qu’ils étaient beaux tes fils, ô ma grande patrie, Quand d’un bras valeureux et d’un poignet de fer, Brisant les durs liens de la vieille Italie, Ils chassaient, à jamais, des champs de Lombardie L’aigle farouche et fier ! France, qu’ils étaient beaux dans la chaude mêlée Alors qu’en souriant ils bravaient le canon ! Frayant sa large route à la victoire ailée, Ils faisaient tressaillir l’écho de la vallée En invoquant ton nom ! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et maintenant, couchés sous cette herbe flétrie Que les vents et l’hiver ont fait choir sur vos fronts, Ô morts, entendez-vous, dans votre rêverie, Comme un écho lointain, la voix de la patrie Qui pleure ses affronts ?… Soldats, entendez-vous la France désolée Qui vers chaque horizon jette son triste appel, Mais qui, fière et sanglante et de tous isolée, Dédaigne cet espoir d’être un jour consolée De son deuil maternel ! « Oh ! mes preux où sont-ils ?… Ceux que j’ai vus naguère, Jeunes et souriants à leur rêve vermeil, Partir, enfants joyeux, pour quelque sainte guerre, Dites-moi sous quels cieux et sur quelle autre terre Ils dorment leur sommeil ! « Oh ! dis-moi, qu’as-tu fait de mes fils, Italie ?… De ceux qui, t’arrachant à ton rude geôlier, Quand tu tendais la main, languissante, affaiblie, Te rendirent, un jour, fière, forte, ennoblie, À ton roi chevalier ?… « Magenta ! Palestro ! Solferino ! batailles Où d’un sang jeune et pur j’arrosais ton drapeau, N’ai-je pas pour payer ces chaudes représailles, Su donner, ô ma sœur, le fruit de mes entrailles, Sans murmure, au tombeau ! « Hélas moi seule sais ce que la gloire est vaine ! Car seule je prêtais, sans jamais les compter, Contre tous les tyrans de la famille humaine, Mes trésors et mes fils… À ma main toujours pleine Rien ne semblait coûter ! « Chaque peuple a son temple ou sa colline sainte Où, près de ses héros, dorment mes preux enfants… Toute place où l’on meurt de leur sang reste teinte : Chaque ville conquise a conservé l’empreinte De leurs pas triomphants ! « O mes guerriers vaillants ! quand sous les coups je tombe, Dormirez-vous encor ?… Du sinistre étranger, Sur mon sol dépouillé, passe l’horrible trombe… Ah ! Seigneur, laissez-moi réclamer à la tombe Mes fils pour me venger ! » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le silence répond à la mère qui pleure En songeant à l’exil de ses chers endormis… … Et le vent des grands monts qui frissonne à cette heure, D’un souffle fait ployer le gazon qu’il effleure Sur tous ces fronts blêmis… Pourtant, vers l’horizon, la cité milanaise, Orgueilleuse et superbe en sa prospérité, Chante, rit et bourdonne, effroyable fournaise, Où s’agite, s’émeut, crie, éclate ou s’apaise Un peuple en liberté. Mais ici plus de bruits, plus de chants, plus de fêtes… Plus de ces chauds élans que ton âme enfanta ! L’oubli, le sombre oubli payera tes conquêtes, Ô France car toi seule en soupirant répètes Le nom de Magenta !