L’Écrevisse et sa Fille

Jean de La Fontaine

Fables — 1694

Les Sages quelquefois, ainsi que l’Écrevisse, Marchent à reculons, tournent le dos au port. C’est l’art des Matelots : C’est aussi l’artifice De ceux qui pour couvrir quelque puissant effort, Envisagent un poinct directement contraire, Et font vers ce lieu-là courir leur adversaire. Mon sujet est petit, cet accessoire est grand. Je pourrois l’appliquer à certain Conquerant Qui tout seul déconcerte une Ligue à cent têtes. Ce qu’il n’entreprend pas, et ce qu’il entreprend N’est d’abord qu’un secret, puis devient des conquêtes. En vain l’on a les yeux sur ce qu’il veut cacher, Ce sont arrêts du sort qu’on ne peut empêcher, Le torrent à la fin devient insurmontable. Cent Dieux sont impuissants contre un seul Jupiter. LOUIS et le destin me semblent de concert Entraîner l’Univers. Venons à nôtre Fable. Mere Écrevisse un jour à sa Fille disoit : Comme tu vas, bon Dieu ! ne peux-tu marcher droit ? Et comme vous allez, vous-même ! dit la Fille. Puis-je autrement marcher que ne fait ma famille ? Veut-on que j’aille droit quand on y va tortu ? Elle avoit raison ; la vertu De tout exemple domestique Est universelle, et s’applique En bien, en mal, en tout ; fait des sages, des sots ; Beaucoup plus de ceux-ci. Quant à tourner le dos À son but ; j’y reviens, la methode en est bonne, Sur tout au métier de Bellone : Mais il faut le faire à propos.