On construit une Église

Victor Hugo

Le Pape — 1878

L’ARCHEVÊQUE Hommes qui bâtissez une église, il importe D’en faire magnifique et superbe la porte Pour que la foule y puisse entrer facilement ; Employez-y le bronze et l’or, le diamant, L’onyx, le saphir ; rien n’est trop beau pour l’église ; Que la façade soit auguste, et qu’on y lise Ce nom, Jéhovah, comme à travers des éclairs ; Que le clocher répande un hymne dans les airs Et que son tremblement se communique aux âmes ; Et que le peuple sente, enfants, vieillards et femmes, En regardant ce temple avec un saint frisson, Qu’on a sur le seigneur mesuré la maison Et la grandeur du lieu sur la grandeur de l’hôte ; Que la crypte soit vaste et que la nef soit haute ; Que L’HOMME entende là passer confusément La faute et le pardon, divin chuchotement ; Que le saint-livre ouvert soit sur la sainte-table ; Que l’évêque ait son trône et Jésus son étable ; Que les prêtres, par qui vos torts sont expiés, Aient une natte épaisse et tiède sous leurs pieds ; Que l’âme croie, en l’ombre où flottent les saints-voiles, Entrevoir une obscure éclosion d’étoiles Comme au fond des forêts dans la vapeur des soirs ; Qu’on y sente osciller les vagues encensoirs ; Que l’autel, entouré d’un solennel murmure, Ait la splendeur sinistre et sombre d’une armure, Car le céleste esprit combat l’esprit charnel, Et nul ne doit sans crainte approcher l’Éternel ; Pas d’ornement grossier, pas de matières viles ; Quand Salomon disait aux bâtisseurs de villes : — Bâtissez sur la roche et non sur le limon — Hiram, maçon du temple, écoutait Salomon ; Donc obéissez-moi. Faites un fier mélange Du Raphaël pudique et du grand Michel-Ange ; Peignez sur la muraille Adam qu’Ève tenta, Moïse au Sinaï, Jésus au Golgotha, Les Géants terrassés malgré leur haute taille, Job, et l’effarement des chevaux de bataille ; Tout ce qui foudroya, tout ce qui rayonna, Festin de Balthasar et noces de Cana, Doit faire flamboyer et resplendir les fresques ; Mariez l’arc lombard aux ogives moresques ; Que la statue alterne avec les noirs tableaux ; Une église doit être un large espace, enclos De bons murs, préservé des vents et des tempêtes ; Prêtres, emplissez-la de fleurs les jours de fêtes ; Tout ce qui vient du ciel, l’église le contient ; Un roi qui la voudrait orner comme il convient, Épuiserait Golconde et n’y pourrait suffire ; Prodiguez-y l’airain, le jaspe et le porphyre Que n’atteint pas la rouille et né mord pas le ver. LE PAPE Et mettez-y des lits pour les pauvres l’hiver.