Le Mari, la Femme, et le Voleur
Jean de La Fontaine
Fables — 1679
Un Mary fort amoureux,
Fort amoureux de sa femme,
Bien qu’il fût joüissant se croioit malheureux.
Jamais œillade de la Dame,
Propos flateur et gracieux,
Mot d’amitié, ny doux soûrire,
Deïfiant le pauvre Sire,
N’avoient fait soupçonner qu’il fust vrayment chery ;
Je le crois, c’estoit un mary.
Il ne tint point à l’hymenée
Que content de sa destinée
Il n’en remerciast les Dieux ;
Mais quoy ? Si l’amour n’assaisonne
Les plaisirs que l’hymen nous donne,
Je ne vois pas qu’on en soit mîeux.
Nostre épouse estant donc de la sorte bâtie,
Et n’ayant caressé son mary de sa vie,
Il en faisoit sa plainte une nuit. Un voleur
Interrompit la doleance.
La pauvre femme eut si grand’peur,
Qu’elle chercha quelque assurance
Entre les bras de son époux.
Amy Voleur, dit-il, sans toy ce bien si doux
Me seroit inconnu ; Pren donc en reconpense
Tout ce qui peut chez nous estre à ta bienseance ;
Pren le logis aussi. Les voleurs ne sont pas
Gens honteux ny fort delicats :
Celuy-cy fit sa main. J’infere de ce conte
Que la plus forte passion
C’est la peur ; elle fait vaincre l’aversion ;
Et l’amour quelquefois ; quelquefois il la dompte :
J’en ay pour preuve cet amant,
Qui brûla sa maison pour embrasser sa Dame,
L’emportant à travers la flame :
J’aime assez cet emportement :
Le conte m’en a plû toûjours infiniment :
Il est bien d’une ame Espagnole,
Et plus grande encore que folle.