Minuit

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

Minuit, heure où l’on dort, recevez mes louanges, Tour d’ébène, miroir d’argent, rose des nuits, Par qui l’âme vivante à la mort se mélange, Vous qui bannissez l’heure et recouvrez l’ennui ! Tout le jour je m’effraie, ou m’irrite, ou m’étonne, Le sort pour me combattre a d’infinis secrets, Mais votre voix, alors, à mon côté chantonne : « Sois sage, songe à moi, je viendrai, je serai, « Je serai près de toi dans quelques couples d’heures, « Ma force a des moyens contre ce qui te nuit ; « Ténébreux carnaval j’emplirai ta demeure, « Je suis le pitoyable et le tendre Minuit. « Noir comme le Nubien qui servait Cléopâtre, « Je serai ton esclave, et sur tes yeux scellés, « Tandis qu’un peu de feu crépite encor dans l’âtre, « J’épierai ton esprit inerte et consolé. « Même les sûrs amants qui t’ont donné leur âme « Et dont le chaud élan sur ton cœur s’imprimait, « Ont été moins que moi l’ami que tu réclames, « N’ont pas tant contenté ton cœur qui les aimait ; « Plus que la passion ou que la paix rêveuse, « Je donne le bonheur, moi le plus vieux des dieux, « Mon autel sans éclat, toujours silencieux, « Est sombre, ou bien fleuri d’une pâle veilleuse ! « Mais dans ce circonspect et profond paradis « J’étreins entièrement le corps qui s’abandonne, « Et la sévère enfant que ma main étourdit » Garde la chasteté des morts et des madones. « Parfois la volupté, comme un climat, s’étend « Sur ton esprit charmé qui sent qu’on le protège, « Et tu te réjouis dans tes beaux draps de neige « D’être imprécise et pure avec un cœur content. « Aussi je ne suis pas jaloux de tes journées, « Que m’importe celui qui t’enlace et t’étreint ! « C’est moi qui nouerai seul à l’entour de tes reins « Ma caresse fidèle et toujours ordonnée, « À cette heure funèbre, et que toute âme craint, « Où le corps immobile et froid comme l’airain « À l’éternel Minuit livre sa destinée… »