La promenade

Louise Colet

Fleurs du midi — 1836

Oh ! ne me conduis plus dans ces fêtes frivoles Où les rêves du cœur ne sauraient se fixer ; Où de la vanité les brillantes idoles Obtiennent des succès qu'un jour doit effacer : Dis-moi, pourquoi veux-tu qua ce monde j'étale Les rêves de bonheur que je forme en secret, Désirs mystérieux d'une âme virginale Que de son souffle impur soudain il flétrirait ? Je sais lui dérober les sentiments qu'il raille ; Et légère et folâtre au milieu des plaisirs, Quand de gloire et d'amour mon cœur ému tressaille. Je feins, pour l'abuser, de frivoles désirs : Et lui, ne levant pas le voile qui me cache. A mon air dédaigneux, à mes regards railleurs. N'a jamais soupçonné l'âme ardente et sans tache Qui pleure, et sympathise à toutes les douleurs. Mais qu'au sein de ce monde un cri sincère échappe, Qu'un cœur triste et souffrant appelle un cœur ami ; Comme l'écho répond à l'accent qui le frappe, Mon âme entend la voix qui près d'elle a gémi : Ainsi je t'ai compris ; et, me sentant aimée, J'ai fui ces faux plaisirs pour n'être plus qu'à toi ; La solitude plait à mon âme charmée, Et le monde aujourd'hui n'est qu'un désert pour moi... Le voile de la nuit dans les cieux se déploie ; Viens ! fuyons ces clameurs dont les airs sont frappés Le cœur n'éprouve ici qu'une factice joie : Viens ! allons nous asseoir sur ces rocs escarpés ; Je guiderai tes pas ; vois-tu ces champs superbes Où la vigne a formé de verdoyants sillons ? Vois-tu ces moissonneurs folâtrant sur les gerbes, Et dont les cris joyeux animent nos vallons ? Le jour a disparu derrière la colline ; Contemple à l'horizon ces flots d'or et d'azur ; Ils succèdent aux feux du soleil qui décline : Vois, comme tout est beau ! Comme le ciel est pur ! Vois, la nuit qui s'étend n'a pas de sombres voiles ; Tel qu'un phare brillant entouré de flambeaux, Il plane sur ces monts, l'astre ami des tombeaux ! Escorté de milliers d'étoiles ! Mon cœur est pénétré d'un doux ravissement. Avançons à pas lents ; que ton bras me soutienne ; L'amour est doux ici ; mets ta main dans la mienne, Parle-moi du bonheur qu'on éprouve en aimant : Entends-tu des forêts le bruissement sonore ? Le chêne retentit sous les ailes du vent, Et des cloches du soir le son se mêle encore A la voix du torrent... De ces rochers déserts nos pieds foulent la cime ; Arrêtons-nous ici sur ces débris sans nom : Dis-moi, ne sens-tu pas une extase sublime Quand tu peux d'un regard embrasser l'horizon ! Vois comme l'Océan vient mourir sur la plage ; De rapides vaisseaux fendent ses flots amers : Oh ! je voudrais, fuyant vers un lointain rivage, Contempler avec toi l'immensité des mers ! Vois ces globes de feu scintiller dans la nue ; Vois ces monts nébuleux que la neige a couverts ; Leur sommet dans les cieux se cache à notre vue, Et le fleuve mugit dans leurs flancs entr'ouverts : Vois ce lac transparent qu'un vieux château domine, Et cette tour gothique où tintait le beffroi ; L'oiseau des nuits planant sur ces murs en ruine Fait entendre son cri d'effroi. Aux regards de l'amour que la nature est belle ! Ces chaumières, ces bois font palpiter mon cœur : Ici, seule avec toi... chaque objet me révèle Un asile pour le bonheur. Regarde, sous nos pieds la cité se déroule ; De ses plaisirs bruyants, non, tu n'es plus jaloux ; Parmi ses habitants qui se pressent en foule Est-il un seul mortel plus fortuné que nous ? Partage ce bonheur que mon âme préfère : Ne cherche plus des biens qui ne font qu'éblouir ; Dans un monde pervers, dis-moi, qu'irais-tu faire ? On t'apprendrait à me trahir.