Ce matin de juin

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

Ce matin de juin est candide, charmant Comme une fleur qui naît et comme un pépiement. Tout est plus jeune encor que l’enfance ; la nue A des oiseaux brodés sur sa robe ingénue. Les feuillages, pareils à d’étroites forêts, Déroulent sur l’azur leurs légers copeaux frais. L’air a le goût d’une eau dormant dans une pêche. Le soleil tourne, joue et décoche sa flèche Aux cerises qui sont de petits cœurs aimants. Que de parfums groupés sur les chemins cléments ! Des branchages si lourds tombe une ombre légère, Le sol semble abrité d’un chapeau de bergère ; Le lait divin et bleu du bel azur nourrit Tout l’univers naïf qui tressaille et qui rit. Le ciel luit comme un flot limpide dans. une anse. C’est le bonheur, la paix, la jeune jouissance… Ah se peut-il qu’un jour si vivant et si beau Chancelle tout à coup et descende au tombeau ?