Après l’ondée

Anna de Noailles

L’Ombre des jours — 1902

Dieu merci, la pluie est tombée En de fluides longues flèches, La rue est comme un bain d’eau fraîche, Toute fatigue est décourbée. Les réverbères qui s’allument Par cette nuit lourde et mouillée Brillent dans la ville embrouillée Comme des phares sur la brume. Un parfum de verdure nage Dans toute cette eau reversée ; À petites gouttes pressées L’été s’évade du naufrage. On voit des gens à leur fenêtre Qui, le corps et le rêve en peine, Respiraient et vivaient à peine Et que l’ondée a fait renaître. La journée était moite et lente Et couvait trop son rude orage, Maintenant l’esprit calme et sage Se trempe d’eau comme une plante. L’âme était sèche, âcre et rampante, L’éclair y préparait sa course : L’air est dans l’air comme une source, D’humides courants frais serpentent, Tout se repose, tout s’apaise, Tout rentre dans l’ombre et le somme Tandis que meurt au cœur de l’homme Le feu des volontés mauvaises…