Ombres

Renée de Brimont

Mirages — 1919

Fantômes dansants, fols et fluides corps devinés à peine, vous qui me parlez avec la voix des morts, cette voix lointaine… lorsque vient la nuit, la donneuse de paix et de solitude, vous m’apparaissez — et je vous reconnais avec certitude. Je vous vois surgir comme à pas de velours de l’alcôve sombre, ou d’un vol furtif chassant un rêve lourd, ô légères ombres ! Vous touchez mon front, mes cheveux dévoilés, mes paupières closes, et je vous écoute, et vous me rappelez de très vieilles choses ; car c’est du passé, des souvenirs secrets, des lèvres fanées, c’est de mes loisirs et c’est de mes regrets que vous êtes nées. C’est ainsi qu’en vous mes meilleures amours ont jeté l’amarre ; que la cendre gît encore de mes jours dans vos doigts avares ; qu’un reflet encore, émouvant et vivant, dans mes yeux persiste du visage étroit où mon regard d’enfant brûlait, déjà triste… Vous rythmez mon cœur, visiteuses de nuit, et je vous redoute, et sans vous pourtant je n’aurais nul appui sur l’hostile route ; j’irais pas à pas vers l’avenir diffus, sans but et sans bible, si vous n’attachiez à tout ce que je fus des fils invisibles. Guidez, guidez-moi hors des brumeux chemins, loin de ces dédales pleins d’obscurs dangers !.. Ombres, voici mes mains, mes mains sororales. … Votre voix ressemble à cette voix des morts lointaine et diverse… Fantômes dansants, fols et fluides corps qu’une voix disperse !